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Par Jacques Nikonoff

Le 17 août 2016.

BertrandSchwartz

Bertrand Schwartz, né à Paris le 26 février 1919, s’est éteint le 30 juillet 2016. Il était peu connu du grand public. Pourtant sa vie a été exemplaire et source d’inspirations.

Ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur au Corps des mines, il est mobilisé comme sous-lieutenant dès le début de la Seconde Guerre mondiale. Il est sur place lors du drame de Dunkerque en juin 1940. Pendant les six mois qu’il passe ensuite en prison en Espagne, il rencontre des hommes d’une autre origine sociale que la sienne, des communistes, des socialistes, des gaullistes, des syndicalistes. Il en restera marqué à jamais. En 1943, il rejoint les Forces Françaises Libres et la division Leclerc. Il fait le débarquement de Normandie le 6 juin 1944. En 1945, démobilisé, il décide de faire un stage d’ouvrier-mineur de six mois, initiative encore inconnue pour un polytechnicien.

Bertrand Schwartz a occupé d’éminentes fonctions pendant sa carrière, et notamment la direction de l’École des mines de Nancy. Il a été l'un des principaux spécialistes français des questions de formation professionnelle continue. Il a créé et présidé l'association Moderniser sans exclure et l’Institut Bertrand Schwartz.

Mais le point sur lequel je veux insister pour rendre un hommage plus personnel à Bertrand Schwartz, est son rôle de délégué interministériel à l'insertion professionnelle et sociale des jeunes en difficulté, de 1983 à 1985. C’était il y a des années-lumière, quand la gauche essayait de résoudre les problèmes de la population… En 1981, le Premier ministre Pierre Mauroy lui demande un rapport sur l’insertion des jeunes. Quelques mois plus tard il publie L'Insertion des jeunes en difficulté (Paris, La Documentation française, 1981).

C’est de là que vont naître les Permanences d’accueil, d’information et d’orientation (PAIO), les Missions locales, les stages d’insertion sociale et professionnelle en alternance pour les 16-18 ans, les stages qualifiants également en alternance.

Tous ceux qui, comme moi, se sont investis avec enthousiasme à l’époque dans ce magnifique projet sont infiniment tristes. Ils feront vivre, sans aucun doute, la mémoire de Bertrand Schwartz. Nous avons pu vérifier, sur le terrain, la pertinence de ses analyses et de ses propositions. Pour avoir participé à la création d’un des premiers « Comité local de l’emploi », à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), en 1982-1983, puis travaillé avec le « Comité de liaison des comités de bassins d’emploi » (CLCBE) lorsqu’il était présidé par le sénateur Gérard Delfaut, j’en témoigne. Pour avoir également participé, dès ses débuts, à la mise en œuvre du plan de Marcel Rigout, ministre communiste de la Formation professionnelle, qui a appliqué le « rapport Schwartz », je le confirme. Chacun devrait relire ce rapport, car trente-cinq ans après il n’a pas pris une ride.

Cependant, trois décennies plus tard, il existe encore des dizaines de milliers de jeunes qui sortent, chaque année, du système scolaire sans rien. Pas de diplôme. Pas de formation. Une maîtrise très incertaine du français écrit et parlé ainsi que du calcul. Ces jeunes sont projetés dans le vide.

Avec le projet de Bertrand Schwartz, il s’agissait d’accueillir ces jeunes et de les orienter pour les aider à s’insérer. Mais pour qu’il y ait insertion, encore faut-il qu’il y ait de l’emploi ! C’est là le drame du projet de Bertrand Schwartz qui n’a pu donner sa pleine mesure à cause des politiques de mondialisation néolibérale : délocalisations, libre-échange, prise de contrôle de la finance sur l’économie réelle, interdiction de toute possibilité de politiques alternatives avec la mise en place de l’euro et des institutions internationales comme l’UE, le FMI, l’OMC…

Bertrand Schwartz, pourtant, par l’expérimentation, a fait la démonstration pratique que l’insertion sociale et professionnelle était possible pour tous les jeunes, sauf exceptions médicales. Pour y parvenir, il faut créer un « triangle » : un lien de confiance coordonné entre le jeune qui sera aidé par deux tuteurs, un tuteur extérieur au lieu d’activité et un tuteur à l’intérieur du lieu d’activité.

Le premier tuteur, extérieur à l’entreprise, est un travailleur social (assistant social, éducateur spécialisé, formateur…) qui est proche du jeune et qui tente de résoudre avec lui tous ses problèmes extérieurs au stage d’insertion/qualification et d’entreprise (santé, drogue, logement, formalités administratives…), lien avec l’entreprise, la famille, etc. Ce travailleur social doit même aller jusqu’à aller réveiller le jeune le matin, si nécessaire, pour le conduire au travail ou au centre de formation !

Rappelons que la formation en alternance signifie une semaine dans l’entreprise puis une semaine au centre de formation, et ainsi de suite pendant 6 à 8 mois, avec une indemnité.

Le second tuteur, à l’intérieur de l’entreprise, est désigné par accord entre l’employeur et le syndicat de l’entreprise. Il dispose en principe d’une décharge. Ce type de stage ne devait pas être créé dans les entreprises ou administrations qui n’ont pas de syndicat, afin d’éviter tout risque d’instrumentalisation des jeunes par les employeurs.

Le tout est coordonné par un formateur du centre de formation qui pilote le processus d’insertion et de qualification et qui assure le lien avec le jeune et les autres acteurs.

Cette pratique s’inspire en fait de vieilles traditions de solidarité ouvrière. Jusqu’au milieu des années 70, dans l’industrie, de nombreuses personnes « abîmées » étaient présentes (alcooliques, illettrés, handicapés, accidentés du travail…). Elles étaient prises en charge par le collectif de travailleurs et tout se passait bien. C’est l’influence de l’idéologie néolibérale, et sa folie de la « performance », qui a fait s’effacer des mémoires ce réflexe fondamentalement humain…

Dans la pratique de ceux qui ont participé à cette aventure, à ses débuts, nous avons obtenu que le tuteur interne à l’entreprise pouvait être désigné d’un commun accord entre la direction de l’entreprise et les organisations syndicales. Des stages de deux semaines de formation pouvaient même être organisés pour ces tuteurs qui étaient enthousiastes. Ce qui a été possible à l’époque l’est encore aujourd’hui. Car ouvrir l’emploi à plus de 5 millions de personnes qui en sont aujourd’hui privées, dont certaines n’ont jamais travaillé et d’autres n’ont plus travaillé depuis des années, ne sera pas une tâche aidée. Mais c’est possible !

Nous devrions tous retirer trois leçons de l’enseignement de Bertrand Schwartz :

1.- L’emploi est la question centrale posée à la société française.

Cela fait plus de quarante ans qu’on le sait. Quarante ans que les jeunes, la population, le font savoir aux élites. La plupart du temps sans grande démonstration visible. Car aussi étrange que cela puisse paraître, on n’a encore jamais vu de manifestations de masse des chômeurs. La plupart des chômeurs préfèrent tourner leur colère contre eux et acceptent leur sort en silence, ils ont été culpabilisés.

J’accuse la gauche et la droite, qui dirigent le pays à tour de rôle depuis des décennies, et le grand patronat, d’être responsables de cette véritable épuration sociale. Par leurs politiques de mondialisation, ils n’ont pas protégé l’industrie, ils l’ont au contraire délocalisée. Ils ont organisé consciemment le chômage et la précarité.

Il faut donc viser la suppression définitive, permanente, rapide du chômage et de la précarité.

Je le dis avec gravité, le djihadisme est aussi la conséquence du chômage de masse. Cessons de nous masquer cette réalité. Sans chômage et désespérance d’une partie de la jeunesse, tout cela n’existerait pas. Supprimons le chômage, et le nombre de jeunes tentés par le djihadisme disparaîtra rapidement. Car le djihadisme, en quelque sorte, est un travail de substitution, remplaçant le travail « normal » dont des centaines de milliers de jeunes sont privés. Un travail de mort, mais un travail qui donne une utilité, une reconnaissance sociale auprès d’une petite communauté de fanatiques. Arrachons ces jeunes au néant, rendons-les utiles à la société par le travail qu’ils peuvent fournir, reconnaissons ce travail, et les forces de vie reprendront le dessus sur les forces de mort !

2.- Tout le monde ou presque peut s’en sortir et occuper un emploi si on adapte le travail à l’humain et non l’inverse.


Tous les jeunes en manque d’insertion sociale et professionnelle peuvent s’en sortir si on organise autour d’eux le « triangle magique » expérimenté par Bertrand Schwartz. Il ne s’appliquerait plus simplement aux stages d’insertion et de qualification mais à l’emploi qui doit suivre immédiatement après la formation. C’est pourquoi des centaines de milliers d’activités non-qualifiées doivent être créées (voir mes différents travaux). Elles deviendront de plus en plus qualifiées au fur et à mesure de la montée en qualification de la main-d’œuvre. Pour y parvenir, au lieu d’adapter les gens au travail à faire, il faut permettre au travail de s’adapter aux gens. La comparaison n’est pas totalement pertinente, mais elle est concrète et parlante. L’Association de gestion du fonds pour l'insertion professionnelle des personnes handicapées (AGEFIPH) le fait déjà depuis des années, elle finance les aménagements du poste de travail pour l’adapter à la réalité de la personne. On peut étendre ce savoir-faire à d’autres publics.

 

3.- Former dans l’emploi et non pas avant l’emploi.

La pratique dominante reste aujourd’hui celle de la distinction entre deux moments séparés : la qualification en centre de formation ou établissement d’enseignement et ensuite, une fois la qualification et/ou le diplôme obtenu, l’emploi et le recrutement dans une entreprise. Ce schéma a bien fonctionné en période de plein-emploi. Il ne fonctionne plus depuis longtemps, car après les stages ou à la sortie de l’école, bien souvent l’emploi fait défaut. Les jeunes vont alors de stage en stage sans trouver d’emploi.

Compte tenu du chômage de masse et d’une déqualification sociale et professionnelle importante d’une partie des jeunes, il faut inverser le processus : embauche d’abord, et formation en même temps dans et hors l’entreprise, mais avec un contrat de travail en CDI. Il faut donc faire exactement l’inverse de ce qui a été fait ces trente dernières années. Au lieu de former d’abord pour ensuite soi-disant favoriser l’accès à l’emploi – système qui ne fonctionne pas car il n’y a pas d’emploi après – il faut mettre les jeunes d’abord en emploi et les former en même temps. C’est l’expérience réussie qu’a proposé en son temps Bertrand Schwartz, sans être entendu. Il propose que tous les jeunes à la rue se voient proposer un emploi, avec leur accord, dans le secteur marchand ou non-marchand, dans des conditions spécifiques.

C’est Bertrand Schwartz, enfin, qui a remis la légion d’honneur à Maurice Bernard, figure légendaire du monde ouvrier de Seine-Saint-Denis. Maurice Bernard, ouvrier spécialisé chez Babcock à La Courneuve, militant de la CGT et du PCF, habitant de la cité des 4 000 logements à La Courneuve, a été un des cofondateurs de l’association Un travail pour chacun qui a toujours entretenu des liens étroits avec Bertrand Schwartz.

Tout ce qui vient d’être dit jusqu’à présent n’est possible que si des emplois sont créés.

Est-ce possible ? Ma réponse est positive. Bertrand Schwartz m’a aidé dans mes travaux pour montrer que l’on pouvait éliminer le chômage. Il m’a fait le grand honneur de me mettre le pied à l’étrier en acceptant de publier avec moi, en 1996, mon premier ouvrage intitulé Existe-t-il des réservoirs d’emplois ? (Arléa – Corlet). Nous avions démontré que ce n’était pas le travail qui manquait, mais la volonté politique…

Sous une apparence physique qui pouvait paraître frêle, Bertrand Schwartz possédait en réalité une force et une volonté peu communes. Mais c’est toujours avec un grand tact, le respect de ses interlocuteurs, la pondération dans l’expression qu’il parvenait à emporter l’adhésion. Tout, en lui, respirait l’humanité.

Jacques Nikonoff

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