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Par Jacques Nikonoff

Le 19 octobre 2016.

Le show télévisé du 13 octobre sur TF1 entre les 7 candidats à la primaire de la droite et du centre aura confirmé le caractère destructeur du principe même des primaires pour la qualité de la vie politique dans notre pays. Les primaires avaient été lancées, en 2006, par le Parti socialiste, au nom de motifs tous sympathiques : « clarification » des choix et des enjeux, « démocratisation », « renouvellement » des générations et des options… Ces promesses n’ont pas été tenues. Nous avons eu le 13 octobre les mêmes programmes, pour l’essentiel, présentés par des comparses, vieux routiers de la politique.

La première forme de primaires en France a eu lieu en 1995. Elles se limitaient aux adhérents du PS et virent Lionel Jospin l’emporter sur Henri Emmanuelli. En 2006, le PS a récidivé, en s’ouvrant à une partie des sympathisants avec la victoire de Ségolène Royal sur Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius.

La première élection primaire ouverte à l'ensemble des électeurs inscrits sur les listes électorales a été la primaire présidentielle socialiste de 2011. À l’époque, 2,8 millions de personnes ont participé au second tour du scrutin qui a vu François Hollande être désigné. Le 13 octobre 2016, se sont 5,6 millions de téléspectateurs qui étaient présents, avec une moyenne d’âge de 58 ans. Une excellente opération pour TF1 dont les pages de publicité ont été facturées 48.000 euros les 30 secondes pendant l’émission. Les primaires sont devenues une nouvelle sorte de série télévisée. Ainsi TF1 a passé trente-six fois la bande-annonce de l’émission…

Finalement, avec le recul, les primaires accentuent l'aspect de jeu, de feuilleton de la vie politique, amplifiant les défauts du système politique français. Elles ne sont qu’un nouveau suffrage censitaire maquillé derrière une apparence de fausse modernité, elles servent à faire désigner les candidats par les propriétaires des grands médias, elles accélèrent la remise en cause des partis politiques qui sont pourtant absolument nécessaires, amplifient la personnalisation et l’américanisation de la vie politique, servent de marchepied aux ambitieux.

 

1.- Les primaires sont un nouveau suffrage censitaire

On parle de suffrage censitaire lorsqu’il faut payer un certain niveau d’impôts pour être électeur. Avec les primaires c’est pareil ! On a observé, à droite comme à gauche, que se sont des électeurs socialement et politiquement intégrés, bien informés et aisés, c’est-à-dire plus âgés que la moyenne de la population, qui choisissent le représentant des deux plus grands partis à l'élection présidentielle. La jeunesse et les classes populaire sont écartées. Cette fraction de l’électorat n’est pas représentative.

On recrée par conséquent une forme de suffrage censitaire. Ainsi 63% des électeurs ayant voté à la primaire socialiste de 2011 avaient plus de 45 ans. Le même phénomène a été observé pour la primaire de droite 2016. Ipsos indique que sur 100 électeurs qui sont allés voter à la primaire, 67% avaient plus de 50 ans (contre 49% dans l’ensemble de la population) et 41% avaient même plus de 65 ans (contre 23% chez les Français), 38% d'entre eux déclarent un revenu du foyer supérieur à 3.500 euros par mois.

Avec une telle sociologie, les électeurs qui participent aux primaires ne peuvent qu’avoir tendance, naturellement, à se porter sur des candidats à leur image, représentant leurs intérêts, loin des préoccupations de la jeunesse et des classes populaires.

 

2.- Ce sont les grands médias qui, en réalité, désignent les vainqueurs des primaires

Derrière les grands médias on trouve leurs propriétaires : industriels de l’armement, magnats de la finance… Ils fabriquent les candidats qui leur plaisent et qui vont les servir. Les électeurs, voyant que le candidat X ou Y est bien placé dans les sondages, voteront pour X ou Y et non pour leurs convictions sur la base d’un projet. Car aux primaires on vote par défaut, on vote toujours pour le moins pire, on vote pour celui désigné par les instituts de sondage. Les personnes qui se déplacent aux primaires croient accomplir un geste de citoyenneté. Mais ce sont les grands médias, notamment par sondages interposés, qui désignent les candidats…

 

3.- Les primaires accélèrent la remise en cause des partis politiques

Puisque les primaires sont désormais ouvertes à tous les électeurs, elles provoquent une accélération de la dilution et de la perte de signification des engagements politiques. Si elles sont ouvertes à « n'importe qui », alors à quoi servent les partis politiques ? Le parti, en effet, transfère aux électeurs sa responsabilité qui est de choisir le candidat qui représentera son identité et son programme dans le débat politique. C'est pourtant dans les partis que se sont toujours élaborés les projets politiques. Ce sont les partis qui restent et qui doivent rester les acteurs majeurs de la vie politique.

 

4.- Les primaires amplifient la personnalisation de la vie politique au détriment des projets

La primaire substitue l'antagonisme entre les personnes à la formulation des projets politiques des partis. Cette absence de projet, d'ailleurs, se manifeste à droite comme à gauche. On assiste à une perte de visibilité de l'importance des projets des candidats, et à la dépolitisation des débats publics.

 

5.- Les primaires américanisent la vie politique française

Les socialistes, suivis par la droite, en lançant des élections primaires et en reprenant le même terme, ont encouragé une américanisation des processus politiques et des logiques institutionnelles en France. Ils singent ainsi ce qui se passe aux États-Unis, sans jamais s'être interrogés sur l’intérêt et les conséquences de cette immixtion dans la vie politique française.

Chacun sait pourtant que les élections primaires ont lieu, aux États-Unis, dans un système politique très différent du nôtre, fondé sur le bipartisme. Les primaires présidentielles américaine s’expliquent car l'électorat se décompose en deux camps bien distincts, les Démocrates et les Républicains. Rien de tel en France, où le clivage gauche-droite, de plus en plus flou, n'a jamais pu déboucher sur un véritable bipartisme. Droite et gauche sont de plus en plus morcelées, auxquelles s’ajoute le Front national.

La France est caractérisée par la pluralité de partis qui expriment la variété et les nuances des identités politiques. Des élections primaires n'ont donc pas lieu d'être organisée dans notre pays.

 

6.- Les primaires permettent aux ambitieux d’obtenir des places

Ce n’est pas le moindre des intérêts des primaires pour les Rastignac de la politique. Ainsi, la primaire PS de 2011 a permis à Arnaud Montebourg et à Manuel Valls d'apparaître comme des « espoirs » du Parti socialiste, grâce aux grands médias. À droite en 2016, Monsieur Poisson est parvenu à un gain de notoriété appréciable après sa bonne prestation télévisée.

Se présenter à une primaire, en effet, est une façon d’obtenir une bonne place. Après la primaire socialiste de 2011, Monsieur Valls s’est retrouvé à Matignon et Monsieur Montebourg à l’Industrie. Quant aux prétendants de droite, comme Lemaire, Fillon, Copé, Poisson, Kosciusko-Morizet, ils seront servis le moment venu, n’en doutons pas.

Les primaires 2016 ont pris le caractère d’une farce quand des électeurs de gauche et du FN ont annoncé vouloir aller voter à la primaire de la droite. Les premiers veulent faire barrage à Monsieur Sarkozy. Ce sont des électeurs qui, pour certains qui en avaient l’âge, manifestaient contre Monsieur Juppé en 1995 et sa réforme des retraites. Aujourd’hui, ils ne semblent pas avoir compris à la stratégie des hiérarques socialistes qui, au contraire, font tout pour que Monsieur Sarkozy soit candidat. Monsieur Juppé encourage les électeurs socialistes, avant de les plumer s’il est élu. Les seconds iront voter Sarkozy, considérant qu’il est le plus proche de leurs idées.

On peut se poser une question symétrique : que feront les électeurs de droite et d’extrême droite à la primaire socialiste, qui ont tous intérêt à la candidature de François Hollande tellement il est mauvais ? Vivement la primaire de la gauche que l’on puisse se distraire un peu !

On voit donc clairement que ces primaires, de la droite et du centre, des écologistes, de la gauche, aggraveront tous les défauts du système politique français. En réalité, les primaires traduisent l’absence, dans chaque camp, de leaders politiques incontestés. C’est le cas au PS avec la détestation de François Hollande. C’est le cas chez EELV qui a explosé. C’est le cas à droite et au centre avec le « tout sauf Sarkozy ». Les appareils politiques, incapables de trancher, en appellent aux électeurs. Ils étalent ainsi leur impuissance et affaiblissent leur légitimité et celle des candidats qui sortiront du chapeau.

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