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Par Jacques Nikonoff

ChaineLe décès récent de François Chérèque, l’ancien secrétaire général de la confédération syndicale CFDT, a donné lieu à de nombreux commentaires à propos de son rôle politique. Il a en effet continué la stratégie de Nicole Notat pour faire de la CFDT une courroie de transmission du Parti socialiste, un satellite du MEDEF et un militant de la mondialisation et du libéralisme à l’européenne.

Je veux apporter ici le témoignage de ma rencontre avec lui, le 8 février 2006. Président d’Attac à l’époque, j’avais écrit aux dirigeants des 5 confédérations syndicales « représentatives » (CGT, CFDT, FO, CGC, CFTC) pour demander à les rencontrer afin d’évoquer avec eux les suites de la lutte contre le projet de directive européenne Bolkestein.

Je rappelle que cette directive relative aux services dans le marché intérieur européen, dite « directive Services » ou « directive Bolkestein » du nom du commissaire européen qui l’avait proposée (on l’appelait aussi « directive Frankenstein »), était une directive de l'Union européenne.

Elle modifiait la législation sur le marché des services au sein de la Communauté européenne, en simplifiant pour un prestataire de services d'un État membre les conditions dans lesquelles il pouvait opérer dans un autre État membre. L'objectif d'assurer la libre-circulation des services en Europe datait du Traité de Rome (1957). Si le libre-échange des personnes, des biens et des capitaux avait été mis en place, celui des services n'avait pas été réalisé.

Le projet Bolkestein développait le « principe du pays d'origine » (PPO) concernant la fourniture transfrontalière de services. Si la présence du prestataire était « ponctuelle », il n'était lié qu'aux réglementations de son pays d'origine, pas à celle du pays dans lequel il réaliserait la prestation.

Notre contestation s’était portée précisément sur le « Principe du pays d'origine », et Attac joua un rôle significatif d’animation et de coordination des mobilisations.

En effet, selon ce nouveau principe, le contrôle de l'application du droit du travail serait conféré au pays d'origine du travailleur et non plus au pays dans lequel s'effectuerait le travail (d’où l’image du « plombier polonais » qui vient de là). Cette perspective faisait craindre, en particulier aux pays de l'ouest de l'UE, un risque de dumping social : les travailleurs des pays le mieux-disant sur le plan des droits sociaux se retrouveraient désavantagés dans la concurrence face aux travailleurs issus de pays moins avancés socialement, comme pouvaient l'être les nouveaux États membres.

Seule la CFDT a accepté cette rencontre qui a duré une heure et quart à son siège. J’avais demandé à Susan George, vice-présidente d’Attac, de m’accompagner. La CFDT, de son côté, était représentée par son secrétaire général, François Chérèque, et son secrétaire national chargé de l’Europe, Marcel Grignard.

C’était le 14 février 2006 que ce projet de directive devait être débattu en première lecture au Parlement européen. Ce projet, s’il était adopté, remettrait gravement en cause le « modèle social européen » et constituerait même une régression inouïe des droits des travailleurs. La Confédération européenne des syndicats (CES), dont étaient membres les cinq organisations syndicales auxquelles nous nous étions adressé, appelait à une manifestation le mardi 14 février à Strasbourg.

Attac indiquait dans le courrier que j’avais signé qu’elle s’en réjouissait et participerait également à cette initiative au moment où une délégation de l’association serait reçue par des parlementaires européens. Nous ajoutions qu’afin de permettre la plus large participation citoyenne à la mobilisation contre la directive Bolkestein, plusieurs organisations, dont Attac, appelaient à une manifestation le samedi 11 février à Strasbourg.

Elle avait pour but de venir en complément de celle organisée en semaine, le mardi 14 février, par la CES, afin de rassembler un public encore plus large. En revanche nous indiquions dans notre lettre que nous ne comprenions pas pourquoi les confédérations membres de la CES n’appelaient pas également à manifester avec nous le samedi 11 février, dans l’unité, avec d’autres organisations françaises et européennes dont des syndicats français et allemands. C’est pour aborder ces sujets que nous demandions une rencontre.

Finalement la CFDT, sous l’impulsion de François Chérèque, a refusé de s’associer à la manifestation du 11 février pour deux raisons.

La première raison était un désaccord sur les mots d’ordre. Pour la CFDT, les amendements à la directive proposés par la Commission européenne allaient dans le bon sens. Elle estimait même qu’ils « préservent l’essentiel des droits sociaux ». Elle n’était donc pas d’accord avec le mot d’ordre de retrait de la directive que nous portions.

La seconde raison tenait à un prétendu « amalgame » entre syndicats et partis politiques. La CFDT, par la voix de François Chérèque, souhaitait l’autonomie et le rassemblement du mouvement syndical, que personne ne remettait en cause ! Elle se déclarait « attachée à une démarche syndicale », stratégie qui lui semblait incompatible avec sa participation à des initiatives où se trouvaient des partis et autres organisations comme Attac. Ahurissant !

Lors du débat sur la directive Bolkestein, plusieurs autres points ont été évoqués par François Chérèque :

1.- L’appel d’Attac à la manifestation du 14 février 2006, selon François Chérèque, « sème le trouble et la stigmatisation ». Cela donnerait l’impression que tout le monde serait d’accord sur les mots d’ordre alors que ce n’est pas le cas. Attac mettrait ainsi la CGT « en difficulté » car celle-ci, membre de la CES, avait signé l’appel de la CES et le texte commun aux cinq confédérations françaises qui ne revendiquaient pas le retrait de la directive Bolkestein.

Il faut dire qu’à cette époque la direction de la CGT flirtait dangereusement avec celle de la CFDT. Cette période est heureusement révolue et la CGT a retrouvé sa combativité.

Une vérification sur le site Internet de la CGT confirmait ce point : la CGT n’appelait pas au retrait de la directive Bolkestein. Dans son tract confédéral elle appelait à la manifestation du 14 février 2006 (et ne mentionnait pas la manifestation du 11) et affirmait :

« Nous exigeons : le retrait pur et simple du principe du pays d’origine ; l’adoption d’une directive cadre sur les Services d’Intérêts généraux, éléments essentiels de cohésion économique et sociale, les services publics doivent être préservés, nous demandons leur exclusion du champ d’application de la directive service. Pour cela, il est nécessaire d’adopter, au préalable, une directive sur les Services d’Intérêts Généraux (SIG) qui les définisse à partir des droits fondamentaux contenus dans la charte adoptée à Nice en décembre 2000 et qui confirme que ce sont les États qui décident de leur mode de propriété (public-privé), de leur mode de gestion et de leur fonctionnement ; la mise en place de réels moyens de contrôle pour garantir l’application effective du Code du travail et des conventions collectives en vigueur, notamment dans le cadre du détachement international des travailleurs ».

2.- La CFDT considérait que « les pays de l’Est sont pauvres car ils n’avaient pas de marché, il faut permettre à ces pays de se développer ». À ses yeux il fallait donc « accélérer la réalisation du marché unique et en contrepartie progresser vers l’harmonisation sociale ». D’où la nécessité d’une « directive sur la libre circulation des travailleurs ». Attac, a contrario, « ne voudrait pas de directive sur les services ». Il est vrai que nous avions été mis un peu en difficulté car nous n’avions pas vraiment travaillé les sujets suivants : l’harmonisation sociale en Europe ; que penser du marché unique ; faut-il ou non une directive sur les services…

3.- Concernant le Contrat première embauche (CPE), la CFDT se prononçait pour une « évolution du contrat de travail », c’est-à-dire son accord. Son appréciation de la manifestation du 7 février était négative, elle aurait rassemblé à Paris « les professionnels de la manif, les communaux d’Ile-de-France des municipalités de gauche ».

Rappelons que le 7 février 2006 était la première journée de manifestations contre le CPE. La mobilisation étudiante et lycéenne allait entraîner au fur et à mesure non seulement les jeunes, mais une masse de plus en plus importante de travailleurs dans la rue. Cette mobilisation allait aboutir à son retrait et à une grande victoire.

Au contact de François Chérèque et des autres dirigeants de la CFDT, j’ai pu mesurer à quel point ces personnes, qui se réclamaient du syndicalisme, avaient totalement rompu avec la défense des intérêts des salariés.

Jacques Nikonoff, 9 janvier 2017.


Le compte rendu de la rencontre Attac-CFDT fait par la CFDT

Importance : Haute

N° 12 du 8 février 2006

Destinataires :

  • Bureau national
  • Fédérations
  • URI
  • UD
  • Secrétaires confédéraux

Rencontre CFDT – Attac du 8 février 2006

À la demande d'Attac, la Confédération a reçu le 8 février ses responsables Jacques Nikonoff, président et Susan George, vice-présidente. François Chérèque, Marcel Grignard et Christine Reffet participaient à cette rencontre qui a essentiellement porté sur la directive services et sur les relations entre la CFDT et Attac.

 Directive services

Attac nous a dit rechercher les moyens d'une forte mobilisation et avait souhaité que la manifestation de la CES se tienne un samedi pour que le syndicalisme européen et le mouvement social fasse masse.

Au cours de la conversation nos interlocuteurs ont confirmé qu'ils revendiquaient le retrait de la directive. Ceci tient, sur le fond, au désaccord qu'ils ont avec la construction du marché unique européen. Pour eux, l'élargissement de l'Union européenne ayant accentué les écarts entre les pays, le marché au sein de l'Union conduit à une harmonisation sociale vers le bas. Pour y remédier, il faut donc pour eux viser une harmonisation préalable et dans cette perspective des formes de protectionnisme ne sont pas à exclure.

Ils reconnaissent que les standards sociaux sont liés au niveau de compétitivité des États et que l'harmonisation prendra donc beaucoup de temps.

Ils considèrent qu'il faudrait mettre beaucoup de moyens financiers pour accélérer la croissance des européens les moins avancés, mais reconnaissent là aussi que c'est un objectif dont on ne voit pas la réalisation possible à moyen terme.

Une autre raison du refus d'une directive et de la construction du marché unique européen, tient au fait qu'elles s'inscrivent dans le commerce mondial qu'ils contestent.

Le désaccord majeur porte sur l'état des lieux du monde et des échanges. J. Nikonoff prône une forme de régulation mondiale qui serait basée sur un strict équilibre des échanges au niveau de chaque pays (j'achète autant que ce que je peux vendre). Il semble qu’une telle démarche conduirait de fait à une sorte de statu quo sur la base d'une régulation mondiale planifiée.

L’analyse qu’ils font des mutations les conduisent à dire que s'il y a moins d'ouvriers dans l'industrie, cela n'a rien à voir avec les évolutions technologiques, mais résulte uniquement de la stratégie du capitalisme.

La CFDT a rappelé ses exigences d'une directive et de son contenu. Contrairement à ce que dit Attac, nous considérons que les textes ont évolué depuis le printemps dernier.

Nous avons fait le constat qu'entre une directive imparfaite et la loi du marché, Attac n’apportait aucune proposition et qu’au contraire sa stratégie qui, sur tous les sujets (stratégie de Lisbonne, Traité constitutionnel, directive services…) s'appuie sur les limites des propositions pour les rejeter aboutit à laisser place aux offensives libérales.

Globalement, sur cette question, l'échange a mis en évidence (parfois de manière vive) un désaccord profond sur l'état du monde, l'analyse de cette situation et la stratégie pour y faire face.

Nous avons rappelé la légitimité du débat et du positionnement de la CES (Attac utilisant le positionnement hétérogène de la CGT pour mettre en doute la légitimité et la portée du positionnement de la CES).

 Relations Attac / CFDT

La CFDT a indiqué qu'il était normal et utile d'avoir des rencontres avec un mouvement comme Attac. Chacun doit cependant respecter le rôle, les prérogatives, les positionnements des organisations. De ce point de vue, la mise en cause de la CFDT ou de son secrétaire général, par des propos injurieux tenus publiquement par Attac n'est pas admissible.

Nous avons aussi souligné que trop souvent les expressions publiques d'Attac nourrissaient volontairement l'ambiguïté. C'est le cas par exemple quand Attac appelle à la manifestation de la CES du 14, en laissant croire que les objectifs sont communs alors que son objectif est opposé à celui de la CES.

En conclusion nous avons dit que la CFDT était ouverte à poursuivre des échanges, à confronter les points de vue dans le respect des prérogatives et la clarté des objectifs. Sur ces aspects, Attac n'a pas levé toutes les ambiguïtés, s'octroyant le rôle de mouvement social défenseur de l'intérêt général qualifiant les syndicats en crise de défenseurs des seuls « intérêts corporatistes » des salariés.

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