En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies de suivi et de préférences

A A A

Contexte

Au meeting de Fontenay-sous-Bois (94), le 7 février 2005, sont intervenus devant plus de 500 personnes : Michel Angot (FSU), Francine Bavez (Les Verts), Gérard Filoche (PS), Alain Krivine (LCR), Jacques Nikonoff (Attac), Yves Salesse (Fondation Copernic), Claire Villiers (Alternative citoyenne), Francis Wurtz (PCF).

Intervention de Jacques Nikonoff

Mesdames et Messieurs,

Chers amis et camarades,

Samedi, dans toute la France, des centaines de milliers de salariés, des secteurs public et privé, ont manifesté.

Leur mobilisation portait sur le temps de travail, le droit du travail, les services publics, les salaires et l’emploi.

Dans tous ces domaines, la situation se dégrade, en France comme dans la plupart des pays d’Europe.

Elle se dégrade même à un point que l’on n’avait jamais connu depuis la crise des années vingt.

Ces questions sont-elles indépendantes de la construction européenne actuelle ?

La dégradation inouïe de la situation faite aux salariés, aux précaires, aux chômeurs, n’a-t-elle rien à voir avec le traité constitutionnel européen ?

Peut-on lutter efficacement pour la réduction du temps de travail, l’amélioration du droit du travail, le maintien et le développement des services publics, l’augmentation des salaires et le plein emploi, sans réfléchir au rôle des politiques européennes, et à ce que prévoit le traité constitutionnel européen ?

Non seulement les questions sociales et le traité constitutionnel ne sont pas indépendantes, mais elles sont intimement liées, puisque la politique d’austérité que nous connaissons depuis plus de vingt ans en Europe est le résultat direct du choix politique fait par le mode actuel de construction européenne.

Et le traité constitutionnel européen se propose de passer de l’austérité à la super austérité.

La réduction du temps de travail ?

Un projet de directive européenne prévoit sa déréglementation et son allongement.

Lutter pour la réduction du temps de travail passe évidemment par la poursuite des mobilisations sociales, mais aussi par l’isoloir et par le vote « non » lors du référendum.

Le droit du travail ?

Un autre projet de directive européenne, dite Bolkestein, prévoit la mise en œuvre de la règle du « pays d’origine ». Autrement dit, c’est le droit social en vigueur dans les pays les plus pauvres de l’Europe – c’est-à-dire en réalité la quasi absence de droit social – qui prévaudra pour les salariés de ces pays qui viendront travailler dans les pays européens les plus riches. Et ce projet de directive ne concerne pas seulement les salariés, mais aussi les professions libérales. Les dentistes, médecins généralistes ou spécialistes, infirmiers et infirmières, pour ne prendre que ces exemples, pourront venir en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, et proposer leurs prestations à des prix défiant toute concurrence.

C’est déjà le cas entre l’Autriche et la Hongrie. On ne sait pas exactement pourquoi, mais la Hongrie connaît un taux de dentistes par habitant tout à fait exceptionnel. Les prix sont très inférieurs à ceux pratiqués par leurs voisins, les dentistes autrichiens. On peut se refaire une dentition toute neuve en Hongrie pour, si je peux dire, une bouchée de pain.

Les nouvelles règles du marché en vigueur dans ce pays ont suscité une nouvelle activité qui mêle les soins de santé et le tourisme : c’est l’organisation de charters d’autrichiens venant, en masse, passer deux ou trois jours en Hongrie pour une remise à neuf de leurs maxillaires. Au grand désarroi des dentistes autrichiens.

Lutter pour le droit du travail et pour une harmonisation sociale par le haut, passe également par un vote « non » au référendum. Pour poursuivre avec l’exemple donné, les dentistes et médecins français devraient, en toute logique, et en masse, voter « non ».

Les services publics ?

Le traité constitutionnel les soumet à la concurrence, c’est-à-dire à la négation de leur principe même.

Lutter pour les services publics passe nécessairement par un vote « non » au référendum.

Aujourd’hui on ne peut pas séparer, cloisonner les luttes sociales et la lutte contre le traité constitutionnel européen.

Je voudrais maintenant surtout insister sur les salaires et l’emploi.

Depuis une quinzaine d’année, les gouvernements et l’Union européenne ont multiplié les déclarations fracassantes.

L’action contre le chômage est ainsi devenue une « bataille », une « guerre », une « priorité », et même une « croisade ». Les « appels » se sont multipliés : aux chefs d’entreprise pour qu’ils embauchent, aux élus pour qu’ils développent les initiatives locales. La « mobilisation générale » a été plusieurs fois décrétée.

C’est ainsi que depuis quelques années, la Commission européenne et les gouvernements européens reprennent l’idée de « lutte pour l’emploi » dans tous leurs textes et déclarations. Un « sommet spécial » des chefs d’État et de gouvernement – le premier – s’est même tenu sur ce thème en novembre 1997, à Luxembourg. Au fil du temps, on s’aperçoit cependant que le chômage n’est pas le défi que l’Europe tente de relever, mais l’alibi permettant de faire accepter les mesures les plus drastiques sur le plan social.

En voici un florilège :

Le 12 décembre 1992, à Edimbourg, la nécessité de « créer des emplois durables » débouche sur la décision d’une « initiative européenne de croissance ».

Le 22 juin 1993, à Copenhague, le sommet européen se déclare « profondément préoccupé » par le chômage qui a atteint un « niveau intolérable ».

Le 11 décembre 1993, à Bruxelles, il est affirmé que le « niveau actuel du chômage […] met en cause la cohésion de notre société ». Jacques Delors, président de la Commission européenne, publie alors un Livre blanc. Et si l’on en croit Monsieur Christophersen, commissaire européen, ce Livre blanc est « excellent ». L’application des propositions qu’il contient devrait en effet « permettre de créer 15 millions d’emplois d’ici à l’an 2000 et donc de réduire le chômage de moitié ».

Le 25 juin 1994, à Corfou, on annonce qu’il faut gagner « la bataille de l’emploi », notamment pour les jeunes qui constituent une « priorité particulière ».

Le 10 décembre 1994, à Essen, l’emploi est une « tâche prioritaire ».

Le 27 juin 1995, à Cannes, le « fléau du chômage » atteint des « niveaux inacceptables ». La lutte pour l’emploi figure parmi les « tâches les plus importantes ».

Le 16 décembre 1995, à Madrid, la création d’emplois constitue « le principal objectif de l’Union et de ses États membres ».

Le 22 juin 1996, à Florence, le niveau du chômage est jugé « inacceptable » et la lutte pour l’emploi reste la « priorité ».

Le 14 décembre 1996, à Dublin, l’emploi devient le « priorité des priorités », mais il y a « des raisons d’être optimiste ».

Le 17 juin 1997, à Amsterdam, un « titre sur l’emploi » est intégré au traité de Maastricht. Le chômage, en effet, est toujours un « fléau » dont le niveau reste « inacceptable ».

Le 21 novembre 1997, à Luxembourg, se tient pour la première fois un « sommet social ». On y agita, comme d’habitude, les vieux mythes de la formation, de la flexibilité, du coût du travail… On y lança même la SEE (Stratégie européenne pour l’emploi), dite « processus de Luxembourg », l’ambition étant de réaliser des progrès « décisifs » dans un délai de 5 ans, c’est-à-dire pour 2002.

En mars 2000, à Lisbonne, l’Union européenne se fixe un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : « devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique au monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ». C’est ce qui est appelé la « stratégie de Lisbonne », qui s’ajoute ainsi au « processus de Luxembourg » …

Le 16 mars 2002, à Barcelone, « La stratégie pour l’emploi doit intégrer les objectifs fixés à Lisbonne. L’accent doit être mis sur l’allègement de la pression fiscale sur les bas salaires, la conditionnalité plus forte des prestations chômage, le relèvement progressif de 5 ans de l’âge moyen du départ en retraite d’ici 2010 ».

J’arrête ici cette énumération pourtant incomplète.

Franchement, est-il vraiment possible de soutenir cette manière de faire ?

Et toutes ces déclarations pour quel résultat ?

Néant !

Le chômage a poursuivi sa progression ou est resté à un niveau très élevé dans la quasi-totalité des pays d’Europe, particulièrement en France.

On pourrait alors se dire que l’Union européenne a tout fait pour combattre le chômage – les communiqués du Conseil européen semblent en témoigner -, et qu’il serait difficile d’en faire davantage, le mal étant irrémédiable.

En vérité, le maintien d’un chômage élevé est une stratégie délibérée, parfaitement bien résumée en octobre 1996 par un conseiller d’Alain Juppé quand ce dernier était Premier ministre : « Dans la conjoncture actuelle, il n’y a que la pression du chômage qui évite une embardée sociale. Une amélioration sur le terrain de l’emploi entraînerait fatalement une pression salariale que le pays ne peut se payer ».

Pour être certain que chacun a bien entendu je vais répéter lentement : « il n’y a que la pression du chômage qui évite une embardée sociale. Une amélioration sur le terrain de l’emploi entraînerait fatalement une pression salariale que le pays ne peut se payer ».

D’où vient ce raisonnement ?

Il vient du NAIRU – N-A-I-R-U – ce qui est l’abréviation anglaise de « taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation », une invention proprement démoniaque de l’économiste américain ultralibéral Milton Friedman.

Si les gouvernements européens et l’Union européenne ne veulent pas s’attaquer réellement au chômage – consciemment - c’est parce qu’ils sont tous sous l’influence de conseillers et d’économistes imbibés du concept de NAIRU.

Le NAIRU est parvenu à demeurer, en Europe, un secret jalousement gardé par les banquiers centraux, une poignée de hauts fonctionnaires et des économistes proches des cercles dirigeants. Plus étonnant encore, le NAIRU est quasiment ignoré par le mouvement social.

Pourtant, bien que peu connu du grand public, le NAIRU est devenu l’un des plus puissants moyens d’influence de ce siècle sur les politiques économiques. Car du NAIRU dépendent les politiques monétaires et donc le taux de chômage et le niveau des salaires…

Si vous faites une recherche sur le site Internet de la Banque de France, vous trouverez 81 documents traitant du NAIRU, et 194 sur celui de la Banque centrale européenne !

Que dit le NAIRU ?

Il dit que si le chômage est trop faible, l’inflation va s’accélérer au point de ne plus pouvoir être maîtrisée. Il existerait ainsi un « taux de chômage naturel », en dessous duquel il serait périlleux de descendre.

Les politiques publiques, notamment la politique monétaire, doivent donc organiser un certain niveau de chômage, par l’augmentation des taux d’intérêt ou le maintien de taux d’intérêt réels positifs, pour ne pas réveiller les démons inflationnistes…

Car dans la cosmogonie ultra-libérale, rien ne peut être pire que l’inflation puisqu’elle fait baisser le rendement des placements financiers.

Les politiques publiques ne doivent donc pas utiliser les dépenses publiques ou la croissance de la masse monétaire pour réduire le chômage sous un certain « taux d’équilibre », sauf en augmentant l’inflation. Ainsi, la relance par la demande, en créant des emplois, relancera l’inflation. Il ne faut donc pas effectuer de relances, pas augmenter les salaires et pas diminuer le chômage.

Dans l’univers intellectuel des adeptes du NAIRU, la seule manière de faire régresser le chômage consiste à améliorer l’offre. Ainsi, pour les ultra-libéraux, il faut diminuer le salaire minimum, voir l’éliminer totalement, réduire ou éliminer les allocations chômage, baisser les cotisations sociales patronales, licencier, rendre plus flexibles les salaires, subventionner les nouvelles embauches… Pour eux, l’offre (de travail et de produits), est le seul moyen d’agir sur le chômage.

Voter « oui » au traité constitutionnel européen, c’est voter NAIRU !

Ce qui est déterminant dans l’utilisation du NAIRU, c’est la fermeté de la politique monétaire et sa gestion par des autorités dites « indépendantes », comme la Banque centrale européenne, ce qui permet de rassurer les agents économiques sur la volonté de maîtriser définitivement l’inflation.

Il n’existe pourtant aucunes bases pour conclure qu’un faible taux de chômage provoque de façon permanente l’inflation. Les faits montrent qu’aux États-Unis et en France entre 1999 et 2001, malgré la baisse du chômage, aucune « accélération » de l'inflation n’a été constatée.

Mais il y a quand même un soupçon de vérité dans le NAIRU.

En période de plein emploi, situation que nous avons connue dans les années 60, comment fait l’employeur, privé ou public, qui a besoin d’embaucher ? Il ne peut pas embaucher des chômeurs, il n’y en a pas. Il ne peut donc que recruter des salariés déjà occupés. Pour quelles raisons ces derniers accepteraient-ils de quitter leur emploi pour un autre ? Une seule raison : l’amélioration de leur situation, que ce soit un meilleur salaire, une meilleure carrière, un travail plus intéressant, etc.

Mécaniquement, le plein emploi favorise « l’ascenseur social », et particulièrement les salaires. Le partage de la valeur ajoutée dans la société est favorable au monde du travail. Les salaires ont tendance à monter, c’est ce que les néolibéraux appellent l’inflation, les salariés ne craignent pas le chantage au chômage. Dès lors, les profits sont limités, et c’est bien là la raison de la mise en place des politiques s’inspirant du NAIRU.

Voter pour le traité constitutionnel européen c’est voter pour la poursuite de ces politiques, totalement contraires à l’intérêt des salariés.

Le traité de Maastricht est incorporé au traité constitutionnel. Les 49 % de votes exprimés qui se sont portés sur le « non » en1992 ont toutes les raisons de confirmer leur choix en 2005. L’expérience aidant, d’autres encore devraient suivre la même voie.

Chers amis et camarades,

Pour Attac – et c’est ce qui a justifié notre engagement dans cette campagne -, le référendum qui s’annonce a une portée historique.

Il offre la possibilité de dire non aux politiques néolibérales qui maltraitent la société depuis plus de 20 ans.

Il donne aussi une nouvelle chance à la construction européenne.

La victoire du « non » est une immense chance, à ne pas laisser échapper, pour reconstruire l’Europe sur de nouvelles bases.

Cette bataille vaut la peine d’être menée à fond.

Alors en avant pour un travail de corps à corps auprès de chaque citoyen pour aider à mesurer les enjeux. La victoire est à ce prix, et elle est possible !

Je vous remercie.

Ajouter votre commentaire

Écrire un commentaire en tant qu'invité

0 Restriction des caractères
Votre texte doit contenir plus de 10 caractères
Vos commentaires sont soumis à la modération d'un administrateur.
  • Aucun commentaire sur cet article.
La campagne
loading...
Web Analytics