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Le 8 octobre 1998, Jacques Nikonoff, alors président de l’association Un travail pour chacun, était invité par le Club 26 et la Librairie Notre Temps de Valence (Drôme) à prononcer une conférence sur le chômage et l’emploi, à partir du livre intitulé Chômage : nous accusons !, publié aux éditions Arléa.

Mesdames et messieurs,

C’est un grand plaisir d’être ici, ce soir, à Valence dans la Drôme. Le plaisir, d’abord, d’être avec vous et d’engager un dialogue qui, j’en suis sûr, sera fructueux. Le plaisir, ensuite, d’être dans ce département si beau et si chargé de traditions.

Merci de votre invitation.

Je voudrais donner un objectif à mon exposé et au débat qui suivra : contribuer à provoquer toutes les initiatives nécessaires pour vérifier si, dans la Drôme, un département sans chômage était possible. Oui, “ zéro ” chômeur dans la Drôme ! Est-ce souhaitable ? Est-ce possible ?

Nous allons donc parler ce soir du chômage et de l’emploi, à partir du livre intitulé Chômage : nous accusons !, publié aux éditions Arléa, et rédigé collectivement par des membres du mouvement Un travail pour chacun.

Le chômage – et presque personne ne dit le contraire ouvertement - reste le défi principal que doit relever notre société et, plus largement, le défi que doivent relever la plupart des pays sur cette planète. Aucun autre problème ne semble devoir surpasser, dans la priorité et dans l’urgence, le problème du chômage.

Mais pourquoi placer le chômage en tête de toutes nos préoccupations ? Pourquoi cette priorité et cette urgence ?

Tout d’abord, parce que le chômage est la cause fondamentale de la misère et de la souffrance de centaines de millions d’êtres humains.

Le chômage, c’est la peste, c’est le choléra, c’est la dissolution des liens sociaux, c’est l’impossibilité de former un projet, de se fixer un horizon, c’est la destruction de tout ce en quoi nous croyons, c’est l’implosion de la démocratie, c’est la déperdition des énergies, c’est le néant, c’est la mort. C’est la détresse des enfants et des jeunes qui se détruisent sous nos yeux.

Il n’y a probablement pas d’objectif humain, civique, politique, plus élevé que celui qui a pour but de mettre fin au chômage. Pas de le réduire de quelques points de statistiques, mais vraiment de le supprimer.
La résolution du chômage pose en outre toutes les questions économiques, sociales, politiques, civilisationnelles auxquelles est confrontée notre société et, plus largement, la planète.

Car résoudre le chômage n’est pas simplement affaire de techniques, de dispositifs, de mesures – je devrais dire de mesurettes - devant être élaborés par quelques brillants esprits du 7e arrondissement parisien.

Résoudre le chômage, c’est penser autrement l’ordre marchand et l’ordre non marchand et c’est penser autrement leur articulation.

Résoudre le chômage, c’est s’interroger sur ce que nous produisons et consommons, pourquoi nous le produisons et le consommons, comment nous le produisons et le consommons et quels sont les effets de ces productions et de ces consommations sur les hommes et la nature, pour aujourd’hui et pour les générations futures.

Résoudre le chômage, c’est repenser le travail et l’emploi dans la perspective de la fin de la révolution industrielle et le passage à une autre époque.

Résoudre le chômage, c’est s’interroger sur le système de protection sociale, c’est s’interroger sur l’État, c’est s’interroger sur l’entreprise, c’est s’interroger sur le monde et la mondialisation.

Résoudre le chômage, c’est aussi s’interroger sur la République, sur la Nation, sur la citoyenneté.

Finalement, la question du chômage et de l’emploi englobe et concentre à elle seule toutes les grandes questions de ce siècle. Elle est l’épreuve de vérité concernant les choix et la volonté politiques exprimés ou non par les partis et tous ceux qui veulent penser la société dans laquelle nous vivons ou qui le prétendent.

Le monde traverse en ce moment une nouvelle crise économique et financière. En quelques mois, 10 millions de chômeurs supplémentaires sont venus grossir les rangs des 140 millions de chômeurs qui existaient déjà. Selon un tout récent rapport du Bureau international du travail (BIT), 1 milliard d’hommes et de femmes sont sous-employés sur la planète, soit 30 % de la population active mondiale. La cause ? C’est ce que nous sommes peut-être fondés à appeler le libéral-stalinisme.

La volonté de mondialisation que nous connaissons désormais, souhaitée par une grande partie des élites ou prétendues telles, ne relève-t-elle pas de ce qu’il conviendrait d’appeler du libéral-stalinisme ?

Comment définir cette notion ? Force est de constater que ces élites conçoivent le marché comme les dictatures des pays de l’Est concevaient le marxisme.

Que se passait-il dans les pays de l’Est ? Dans ces pays, le marxisme était devenu un dogme intouchable, un livre de recettes prêtes à l’avance, un kit, une théorie universelle capable de tout expliquer et de trouver toutes les solutions, un ensemble de textes sacrés dont la discussion-même devenait un délit de droit commun ou la cause d’internements psychiatriques.

Le libéralisme ultra de notre époque n’est-il pas de même essence ? Mais au lieu qu’il s’agisse du marxisme, il s’agit du “ marché ”. Pour les libéraux-staliniens, seul compte le “ marché ”. Il est le but unique. Il est infaillible. Il répond à tout. D’ailleurs, s’il existe encore des problèmes sur la planète, ce serait, selon eux, parce qu’il n’y aurait pas assez de marché...

Les recettes des libéraux-staliniens sont toujours les mêmes : baisse des dépenses publiques, baisse des impôts, baisse du coût du travail, baisse des salaires, lutte obsessionnelle contre l’inflation quand bien même celle-ci a disparu, déréglementation, dérégulation, libre-échangisme, privatisations, attaques permanentes contre l’État et les fonctionnaires, stigmatisation des chômeurs qui sont soupçonnés en permanence de ne pas vouloir travailler, d’être des paresseux, des pelés et des tondus. Pour les libéraux-staliniens, tout est simple. Il suffit d’appliquer ces recettes qui seraient valables en tout lieu et en tout temps, indépendamment de tout contexte. Il n'est nullement nécessaire de réfléchir. Penser, pour eux, devient même obscène.

L'objection pourrait nous être faite que le terme de "libéral-stalinisme" relève de l’outrance. Le stalinisme, en effet, porte des millions de morts sur la conscience, accusation gravissime que nous ne saurions porter aux libéraux les plus libéraux. En est-on bien sûr ? Les libéraux les plus libéraux ne portent-ils pas la responsabilité directe du travail des enfants ? Ne sont-ils pas responsables, au premier rang, des famines, des épidémies, de l’extrême misère qui balaie toujours la planète alors que les moyens matériels et financiers existent pour y mettre un terme ? certes, ils n’ont pas décidé de ces épidémies et de ces famines. Mais ils laissent faire...

Comme le disait l’historien Fernand Braudel, “ le capitalisme est distinct de l’économie de marché ”. Oui, il est parfaitement possible d’avoir une économie de marché, la propriété privée, la concurrence, l’initiative individuelle, une certaine forme d’enrichissement personnel, sans que cela ne se traduise par le tout-marché, le tout-finance et le libéralisme. Des logiques de marché peuvent parfaitement se développer dans un cadre maîtrisé, à l’intérieur de limites précises, avec des régulations et une fiscalité qui non seulement réduisent les inégalités, mais qui en suppriment progressivement les causes essentielles. Des logiques de marché sont possibles tout en évitant le développement sauvage auquel nous assistons.

Ce n’est évidemment pas l’orientation prise par le type de mondialisation que nous connaissons. L’actualité de ces derniers jours en apporte un nouveau témoignage. La mondialisation actuelle est en effet tout à la fois une idéologie, une conception de l’homme, une vision de l’économie et une pratique politique.

Comme idéologie, le type actuel de mondialisation vise à persuader les peuples que les phénomènes économiques et financiers sont d’ordre immanent et qu’il conviendrait désormais de s’incliner devant la nouvelle religion des marchés. Cette thèse, malgré sa vulgarité, trouve de nombreux adeptes, bien qu’elle soit, depuis quelques semaines, remise en cause de manière de plus en plus radicale.

La raison tient peut-être à la confusion souvent créée entre mondialisation et internationalisation ou entre mondialisation et solidarité internationale. Se déclarer contre cette mondialisation-là est parfois interprété comme la marque du nationalisme, le refus de l’autre, le repli hexagonal, un syndrome albanais et, finalement, comme une forme non avouée de préférence nationale. Celui qui se déclare contre la mondialisation serait donc contre la modernité, contre le progrès, contre les peuples. Il voudrait faire tourner la roue de l’histoire à l’envers.

La conception de l’homme que porte le type actuel de mondialisation relève d’une volonté d’abaissement et d’écrasement. Elle est une machine à broyer, une volonté délibérée et systématique de déprécier la force de travail. “ Ils ” veulent casser tout ce qui protège les faibles et les petits. Vivant “ sur des terres vierges de peuple ”, comme le dit Denis Duclos , “ ils ” veulent dépasser les citoyennetés nationales et les remplacer par des ordres mondiaux “ indépendants ” (qu’ils contrôlent en réalité par agents interposés), ou par des ONG dont certaines sont devenues des relais fidèles de cette idéologie.

Chez les petits, les faibles, ceux qui ne sont pas suffisamment habiles et qui manquent de cynisme, les subordonnés, beaucoup acceptent et intériorisent les discours et les menaces, par peur ou fascination. “ Ceux qui ont subi le traumatisme du licenciement sont encore plus malléables, dit une étude : 80 % d’entre eux sont prêts à diminuer leurs congés, 69 % à accepter la réduction d’avantages sociaux, 44 % à concéder une baisse de salaire. ”

Cette situation réveille de mauvais penchants, on se venge de son mal-être et de sa souffrance sur plus faible et plus petit que soi : le stagiaire, le CDD, l’intérimaire, le nouveau, l’Arabe ou le Noir, ses enfants ou sa femme, voire son chien... Les sociologues du travail le relèvent, il y a montée de la défiance entre collègues de travail, multiplication des bizutages sadiques. C’est une forme de servilité. Les hommes sont conçus comme des moyens, des “ ressources humaines ”, comme “ ils ” disent.

Comme vision de l’économie, le type actuel de mondialisation recherche à faire produire là où la main-d’œuvre est la moins chère et à vendre là où il y a des acheteurs. Aucune préoccupation éthique – humaine – n’existe dans cette stratégie qui conduit directement au travail des enfants. La base théorique de la mondialisation est la théorie mathématique des jeux. C’est à partir de cette théorie que les capitaux circulent, et non, comme nous pourrions naïvement le croire, pour développer l’économie, le bien-être général et le progrès humain.

Comme pratique politique, le type actuel de mondialisation veut provoquer consciemment le désintérêt de millions de citoyens qui ne votent plus. Cette mondialisation-là organise rationnellement et systématiquement la soumission. Cette mondialisation-là est contre l’État, par principe, assimilé à l’étatisme ; contre les syndicats, jugés, par principe, corporatistes ; contre le peuple, qui ne peut, par principe, qu’être populiste ; contre la nation, par principe, qui ne peut que provoquer le nationalisme.

Cette mondialisation-là veut tuer les marchés nationaux, car ils constituent l’un des fondements du pouvoir de l’État-nation, source de résistance au déferlement désordonné des marchés. On le voit bien aujourd’hui, car les pays qui résistent pour l’instant à la crise mondiale sont ceux qui ont des marchés intérieurs développés comme l’Europe et les États-Unis – malgré le chômage de masse – et ceux qui, comme la Chine ou l’Inde, ont mis en place des systèmes de protection monétaire. La thèse du “ bouclier européen ”, selon laquelle l’euro nous protégerait des turbulences actuelles, n’est ainsi qu’une supercherie. Cette mondialisation-là veut faire croire au mythe de la toute-puissance des marchés financiers, elle veut faire croire que les États n’auraient plus la force de s’y opposer, qu’ils n’auraient plus les moyens de contrôler les flux de capitaux. Cette mondialisation-là rêve de régimes à parti unique, sans opposition, puisque la “ réalité est unique ”, comme le dit Alain Minc, le grand prêtre de la pensée unique.

Cette mondialisation-là est la certitude qu’un seul destin nous serait permis.

Cette mondialisation-là est une insulte à l’intelligence.

Cette mondialisation-là est une fuite en avant menée par des gens qui ont cessé de penser.
Cette mondialisation-là, ce sont les pays les plus pauvres qui s’appauvrissent. L’exemple de la Russie en témoigne tragiquement, car le marché, spontanément, ne donne pas d’amélioration universelle des niveaux de vie. Les marchés financiers internationaux n’ont financé ni les écoles, ni les hôpitaux nécessaires en Afrique...

Cette mondialisation-là, c’est 358 milliardaires qui détiennent plus que ce que possède la moitié de la population de la planète ; ce sont 100 personnes qui détiennent l’équivalent du PIB de la Chine. Ils sont propriétaires de la plupart des journaux et des chaînes de radio et télévisions.

Cette mondialisation-là, c’est l’Accord multilatéral sur l’investissement (l’AMI) actuellement en discussion au sein de l’OCDE. Un État qui aurait signé cet accord ne pourrait plus contrôler les investissements réalisés sur son territoire.

Cette mondialisation-là est une guerre, c’est la guerre de tous contre tous.

Contre cette mondialisation-là, il faut la dissidence, impliquant progressivement une masse critique de citoyens décidés à faire prévaloir leurs droits. Philippe Engelhard, dans L’Homme mondial, estime ainsi que cette mondialisation-là est l’aboutissement ultime de l’économisme, c’est “ l’impensable en train de naître sous nos yeux ”. Car la preuve en est faite, les marchés ne sont pas facteur de régulation et d’équilibre, mais de déséquilibres.

Qui est responsable de la crise mondiale que nous connaissons ces derniers mois ? Ce sont les États-Unis, le Japon et l’Europe. Parce que la croissance qu’ils impulsent est basée sur la financiarisation de l’économie, le chômage et la précarité, la pression sur les salaires. Il existe un décalage croissant entre la masse des capitaux en circulation et la capacité de la demande mondiale. Celle-ci est insuffisante car affaiblie par le chômage, la précarité et la pression sur les salaires.

Cette politique ultra-libérale, cette thérapie de choc, appliquée sans discernement de la Russie au Japon en passant par l’Amérique du Sud a échoué. Le FMI, l’OCDE, les Occidentaux en sont responsables. Il faut trouver une autre direction, inventer, sortir des dogmes et des idées toutes faites.

Car le marché n’a pas réponse à tout. Il faut en tirer toutes les conséquences, en premier lieu dans le domaine de l’emploi, par la création, comme nous le préconisons au mouvement Un travail pour chacun, d’un vaste secteur d’emplois hors du marché mais relié aux entreprises par ce que nous appelons le statut de l’actif. Nous aurons certainement l’occasion, dans la discussion, de préciser ces notions.

Le silence de nombreux responsables politiques est particulièrement frappant. On entend bien, ici ou là, des critiques du tout-marché et du capitalisme, du FMI, de la mondialisation et du libéralisme. Mais ce sont des vœux pieux, des généralités, des abstractions. De propositions et d’actions concrètes : point !

Il faut affirmer que l’Europe a quelque chose à dire. La période s’y prête. C’est le moment de jouer un rôle mondial, conforme à la vocation européenne. Il faut, dans le même temps, affirmer que la France a quelque chose à dire au monde. Pourtant, les autorités européennes semblent paralysées et muettes, tout comme le gouvernement français. Ce n’est pas le mémorandum en douze points, envoyé par Dominique Strauss-Kahn à ses collègues européens qui fait le compte. Car le problème n’est pas simplement de mieux contrôler les capitaux à court terme. Le problème est de mettre fin aux causes de ces crises.
L’heure est à l’offensive pour un autre monde. Un autre mode de régulation qui ne soit ni le tout-marché, ni le tout-État. Une autre logique internationale. Voilà le débat public mondial que devraient engager l’Europe et la France à partir de propositions et d’initiatives concrètes de grande ampleur.

Pardonnez-moi de cette introduction que certains pourraient suspecter d’être hors-sujet. En vérité, nous étions bien dans notre sujet. Car cette mondialisation-là, c’est le chômage ! Et parce que des régiments de bénis oui-oui nous chantent sur tous les tons que la mondialisation a supprimé nos marges de manœuvre nationales et que, face au chômage, nous n’aurions plus rien d’autre à faire que de nous coucher.

Alors oui, le monde souffre de n'avoir plus comme horizon – médiocre - que celui du marché. Cette situation tragique a probablement été provoquée par l'effondrement des grands modèles d'économie politique : le socialisme, la social-démocratie et le capitalisme que nous appelons “ contraint ”. Ces modèles avaient pu, jusque-là, freiner la tentation permanente du capitalisme à la sauvagerie. Un nouvel universalisme, humaniste, laïque et écologique, reste à bâtir. Telle est notre conviction. Tel est le chemin que nous proposons de défricher si nous voulons vraiment sortir définitivement du chômage.

Encore faut-il dresser le constat de décès de ces grands modèles d'économie politique et de faire réellement son travail de deuil. De meilleures conditions seront alors créées pour construire patiemment une nouvelle vision globale, une dynamique de l’avenir et de l’espoir - à défaut d'un nouveau modèle.

Le décès des grands modèles d'économie politique ouvre la voie au capitalisme barbare

Depuis plus d’une centaine d'années, trois grands modèles d'économie politique ont prétendu organiser le monde. Il s'agissait du socialisme, de la social-démocratie et du capitalisme traditionnel. On peut, à leur propos, parler de modèle, dans la mesure où ils se proposaient tout à la fois de donner une analyse de l'Histoire, de fournir un sens pour l'avenir lointain, d'organiser d'un point de vue pratique la conquête du pouvoir et son exercice.
Ces modèles constituaient le moteur idéologique, politique, diplomatique, économique, passionnel de l'Histoire. Ils sont morts. L'année 1989, celle de la chute du Mur de Berlin, en marque certainement le symbole. Ne reste plus alors qu'un seul moteur : celui de l'économie sans boussole. Ou plutôt, celui de l'universalisme des marchés, du capitalisme sauvage et du règne opaque de la finance.

Le décès du socialisme stalinien

Les conséquences de la disparition des régimes soviétiques sont à la fois positives et négatives. Elles sont évidemment positives dans le sens où des peuples se sont libérés de régimes dictatoriaux, souvent criminels. Mais le côté négatif tient au fait que le capitalisme est désormais seul au monde, libérant ainsi sa logique intrinsèque de sauvagerie nous ramenant, par certains aspects, à ce que nous avons connu au XIXe siècle.

On peut notamment distinguer cinq contradictions qui perturbent les équilibres anciens et qui restent, pour la plupart d'entre elles, sans réponse :

Avancée et recul de l'idée de progrès humain

Personne ne regrettera la disparition des régimes staliniens : elle s'est traduite par la libération de millions d'hommes et de femmes. La fin de cette oppression est un progrès humain. Mais, paradoxalement et dans le même moment, l'idée de progrès a reculé. Le socialisme se présentait en effet comme une utopie globalisante, censée libérer le genre humain. Cet échec, en soi, a ouvert le doute quant à la possibilité de cette libération.

Aucun autre projet ne se fixe plus de telles ambitions. Il y a un manque. Dans le monde Occidental, depuis la Bible, “ nous sommes accoutumés à penser que le temps va quelque part ” . Or, le socialisme portait une espérance, celle de la paix, de la suppression de la misère, d'une vie faite de culture et de liens féconds... C'est l'idée-même de progrès et d'espoir en général qui a reculé, partout et pour tous, avec la disparition de ces régimes dont nous devons faire notre deuil.

Il n’existe aucuns déterminismes

Nous apprenons, avec la fin des régimes socialistes - mais certains le savaient depuis longtemps - qu'il n'existe pas de déterminisme, ni dans les sciences, ni dans l'Histoire. La leçon est forte pour qui avait assimilé trop rapidement une vision du rationalisme se réduisant aux équations simples suivantes : science = progrès ; histoire = émancipation humaine. Cette linéarité en toute chose avait un côté rassurant et sécurisant. Cette nouvelle insécurité peut réduire l'espoir et l'énergie qu'il donne ou, tout au contraire, permettre une prise de conscience et un usage de cette liberté nouvelle.

Il n’existe pas de paradis terrestre

Le socialisme, dans la propagande des régimes qui se réclamaient de sa philosophie, revenait à vouloir établir le paradis terrestre. C'est cet horizon qui a enthousiasmé des centaines de millions d'hommes et de femmes qui ont cru à cette idéologie. Si tel était bien le destin de l'humanité, toutes les montagnes pouvaient être déplacées. Au point, d'ailleurs, de provoquer des désastres écologiques...

Toutes les ignominies devenaient également possibles, au prétexte d'un dessein qui ne pouvait que transcender les turpitudes du moment. Nous apprenons pourtant, avec la disparition des pays socialistes, qu'il n'est pas sûr, voulant transposer l'idée religieuse du salut ici-bas, qu'existe la possibilité de créer un paradis terrestre. Nous sommes dès lors dans l'incertitude permanente.

"L'Homme nouveau" n’existe pas

Qui n'a pas rêvé, un jour, d’un monde solidaire ? D’un monde où “ l'Homme serait un frère pour l'Homme ”. Mais peut-on forcer les Hommes à être des frères ? Nous apprenons ainsi, avec la disparition des régimes socialistes staliniens, que la volonté de fabriquer - littéralement - un “ homme nouveau ”, a toutes les chances de se traduire par un conformisme généralisé poussant à l'élimination des conflits, des idées et de ceux qui les portent...

Le déchaînement du capitalisme

L'existence d'un “ camp socialiste ”, comme on l’appelait, rassemblant des dizaines de pays et des centaines de millions de personnes, avait mis le capitalisme sous “ surveillance ” ou sous “ contrainte ”. Cette surveillance et cette contrainte étaient doubles, à la fois interne et externe. Sur le plan interne, les régimes capitalistes, dans chaque pays, se devaient d'éviter la contagion : il fallait qu’ils dissuadent leurs opinions publiques de trouver un modèle dans le socialisme. Un des moyens, ce n'est pas le seul, fut de créer des systèmes de protection sociale avantageux, dont l'objectif était principalement de donner des vertus sociales au système. La surveillance et la contrainte externes du capitalisme tenaient précisément à l'existence et au poids du camp socialiste, qui non seulement limitait les tendances sauvages du capitalisme, mais en constituait le moteur car il stimulait la concurrence. N'étant plus borné par cette concurrence avec le système socialiste, le système capitaliste tend aujourd'hui à produire une fièvre régressive nous renvoyant vers le XIXe siècle.

Au total, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la chute des pays socialistes staliniens a provoqué de nombreux effets négatifs que l'on ne pouvait imaginer. Car cette victoire de la liberté, dans le même temps, a réduit – provisoirement, espérons-le - la liberté.

Le décès de la social-démocratie

L'ambition de la social-démocratie était de rendre le capitalisme intelligent ou, tout au moins, de réfréner sa nature intrinsèquement sauvage par divers systèmes d’encadrement. Elle cherchait à l’orienter de telle façon qu’il puisse assurer une redistribution correcte de la valeur, en conciliant développement économique et social, performance et solidarité.

Peut-on vraiment parler du décès de la social-démocratie, alors qu'elle parait au contraire victorieuse, comme pourrait le laisser croire sa victoire en France, en Italie, en Grande-Bretagne et tout récemment en Allemagne ? Certes, elle est vivante. Mais comme réalité électorale et non plus comme projet politique ou modèle de civilisation. C'est une morte-vivante. Nous sommes fondés à parler de son décès pour six raisons :

Créée en opposition au socialisme léniniste, la social-démocratie est-elle toujours légitime une fois ce dernier disparu ?

La social-démocratie n'est pas née d'un projet mais d'un contre-projet. Ses fondateurs, refusant les critères d'adhésion à la IIIe Internationale au lendemain de la victoire de la Révolution soviétique en 1917, combattaient sur deux fronts : contre le capitalisme et contre le socialisme léniniste puis stalinien. Née du socialisme, la disparition de ce dernier - même léniniste ou stalinien - lui fait perdre de sa légitimité. Car c’est l'idée même de socialisme qui s’est évaporée, emportant avec elle ses différentes conceptions et branches. La meilleure preuve n'est-elle pas le mouvement de “ débaptisation ” des Partis socialistes qui n'osent plus se présenter comme ou qui, tout en conservant le nom, n'en ont plus ni la politique, ni les ambitions ?

La social-démocratie n'a pas réussi à se présenter en recours lors de la chute des pays socialistes

Une preuve manifeste de l'épuisement de la social-démocratie, en tant que grand modèle, tient à son incapacité d'apparaître comme une solution alternative à l'effondrement du socialisme stalinien. Pourtant, l'occasion était belle. Le communisme effondré, en partie pour des raisons qui avaient toujours été mises en avant par la social-démocratie, une certaine logique aurait voulu que cette dernière prenne le relais. Son mot d'ordre du “ progrès social avec la démocratie ” avait de quoi séduire des peuples maintenus dans l'oppression. Il n'en a rien été. Certes, de nombreux partis communistes de ces pays se sont transformés en partis sociaux-démocrates. Mais quelle est la part des convictions et celle des nécessités du recyclage et du “ blanchiment ” des anciens dirigeants de ces pays ?

L'échec de l'universalisme européen

Le mode actuel de la construction européenne doit beaucoup à la social-démocratie. Les “ pères fondateurs ” comme la majorité des États ayant pris les grandes décisions européennes étaient et sont social-démocrates. Le résultat est visible : non seulement la situation des peuples européens ne s’est pas améliorée mais elle s’est dégradée, principalement avec le chômage. Parallèlement, un profond sentiment anti-européen se développe dans tous les pays. Cette situation tient probablement au fait que l'aventure européenne - qui aurait pu enthousiasmer des générations entières - a été réduite aux seuls aspects économiques et monétaires. Ces derniers, au lieu d'être un moyen mis au service d'une ambition élevée, sont devenus les buts exclusifs.

Un exercice du pouvoir décevant

Confrontée à l'exercice du pouvoir, la social-démocratie n'a pas convaincu. Elle n'a pas convaincu, en premier lieu, les habitants des pays où elle a régné, parfois pendant des décennies : France, Allemagne, Suède, Grande-Bretagne, Espagne... Certes, perdre des élections n'est que le jeu normal de la démocratie et on ne remettra pas en cause ce postulat. Mais derrière l'échec électoral se cache une défaite autrement plus significative : celle d'un certain modèle politique prétendant à l'universalité. Car dans les pays qui ont connu une expérience sociale-démocrate, le progrès social promis ne s'est pas réalisé. Partout, le chômage a augmenté. La différence avec les pays libéraux - réelle il y a quelques années - s'est estompée. Et ce ne sont pas les tentatives actuelles de créer une “ troisième voie ”, autour de Bill Clinton, Romano Prodi et Tony Blair, qui pourront recréer ce besoin d’universel.

La social-démocratie est désormais privée de sa théorie économique : le keynésianisme

La politique économique et sociale de la social-démocratie s'est longtemps appuyé sur le keynésianisme, fondement du plein emploi et des mécanismes redistributifs. Or, depuis le début des années 70, deux phénomènes nouveaux rendent impossibles la mise en œuvre classique des logiques keynésiennes : la mondialisation et le traité de Maastricht. La mondialisation, en effet, a rendu caduc le keynésianisme classique.

Ce dernier a permis, pendant les trente années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale, de réussir le plein emploi grâce à la relance de la consommation par l'augmentation du pouvoir d'achat et les investissements publics. Les conditions de financement des régimes sociaux étaient alors assurées, fondées sur l’assistance, jugée acceptable car présumée transitoire. L’échec de ce type de relance s’est révélé en France en 1982-1983.

Dans les nouvelles conditions internationales, l’amélioration du pouvoir d’achat a tendance à se traduire par une augmentation des importations. Celles-ci déséquilibrent les comptes extérieurs et rendent nécessaires des politiques de rigueur, si des mesures de protection ne sont pas prises. Par ailleurs, le traité de Maastricht - quelle que soit l'opinion que l'on puisse en avoir - interdit désormais toute politique monétaire et budgétaire autonome, essence de la relance keynésienne. On ne comprendra d’ailleurs peut-être jamais pourquoi la social-démocratie européenne a scié la branche sur laquelle elle était assise.

Une absence de théorisation

On peut douter de l'avenir universel de la social-démocratie, tant que les partis socialistes n'auront pas théorisé leurs échecs et la nouvelle donne mondiale. “ Cette absence de théorisation n’est-elle pas la cause d’une capitulation devant les règles du jeu de la réalité, s’interroge Jorge Semprun ? Car on peut prendre en compte la réalité pour la transformer en permanence, mais aussi pour capituler devant elle..." . Ne faut-il pas rechercher dans cette absence de théorisation le respect quelque peu fasciné de l’argent qui a frappé de nombreux dirigeants socialistes à travers le monde ?

Au total, rejetée à l’Est, confrontée à la perspective de l’échec électoral ou de l'alternance molle à l'Ouest, la social-démocratie a-t-elle encore un avenir en tant que grand modèle ? Si la théorisation fait défaut, les dirigeants de la social-démocratie ont évidemment gardé une posture politique. Celle-ci a intégré les échecs localisés et celui des pays de l'Est. Mais il en ressort l'abandon total de toute vision longue et globale sur les affaires du monde.

La crise du futur et de la modernité, la perte de la certitude du progrès se traduisent alors par un “ aplatissement ” sur le présent. Ne restent que des symboles moyens, des effets de mode, de la communication vaporeuse. Privée des fondements théoriques et opérationnels que lui donnait le keynésianisme, elle navigue donc à vue. Il s’agit d’une sorte de cabotage politique : on reste près de la côte en suivant le sillage donné par les vents. Dès lors, le clivage droite-gauche change de nature. Il porte désormais sur les méthodes, la façon de faire, la communication, l’image des dirigeants, etc. Il ne porte plus sur les alternatives politiques et économiques. On ne fait donc plus de politique mais de la communication, la démocratie devient instrumentale, terrain privilégié des technocrates.

Le décès du capitalisme surveillé ou contraint

Vainqueur, selon certains, de la confrontation avec le communisme, comment parler de la mort du système capitaliste ? Ce qui est mort, ce n'est pas le capitalisme en général, c'est le capitalisme “ surveillé ” ou “ contraint ”. Le capitalisme surveillé n'aura vécu que trente ans : du lendemain de la Seconde guerre mondiale à la fin des années 1970.

Le capitalisme était surveillé – ou contraint - dans la mesure où, sur le plan international, le poids des pays socialistes limitait ses tendances à la sauvagerie et où, sur le plan national de chaque pays, les forces de gauche et de droite avaient passé des compromis pour assurer la cohérence entre développement économique et développement social.

Ce compromis avait pris la forme, en France, du programme du Conseil national de la Résistance. En réalité, le capitalisme surveillé est mort deux fois. Une première fois quand le communisme s'est évaporé ; une seconde fois depuis qu'il n'incarne plus la modernité.

Le développement économique n’a pas tenu sa promesse de promouvoir une plus grande équité entre les êtres humains. Mais, en plus, il menace la vie des générations futures en gaspillant les ressources naturelles dont elles auront besoin, compromettant ainsi toute équité intergénérationnelle.

Finalement, ces idéologies - ces trois modèles - ne proposent plus de vision solide, longue, cohérente de l’être humain et de son devenir. Le terrible danger du vide nous menace, c’est-à-dire l’absence de toute référence pour la conduite de la vie sociale.

Sortir du chômage, je le disais en introduction, n’est pas une affaire de recettes, de trucs ou d’astuces sortant de l’imagination fiévreuse de prétendus experts. Sortir du chômage nécessite de sortir des schémas mentaux des trois grands modèles dont je viens de parler.

Face à l'épuisement de ces grands modèles et à la menace du capitalisme sauvage, que faire ? Faut-il définitivement renoncer à rêver le monde ? Faut-il prendre les problèmes les uns après les autres, sans les relier, ou, à l'inverse, faut-il les aborder d'un point de vue global et systémique ? Peut-on mettre un sens, une direction, une orientation générale à tout cela ?

Nous sommes dans une situation d'entre-deux. La période que nous vivons est une sorte de charnière. Tout peut basculer, dans un sens ou dans un autre. Le meilleur peut laisser place au pire et inversement. Tout paraît devoir être repensé, reconstruit, redéfini. Des concepts qui semblaient acquis ne fonctionnent plus. Des choses simples, de tous les jours, que nous pensions définitives, deviennent relatives. Nous constatons des évaporations de mémoire, d'habitudes, de cultures, de liens, de solidarités. Parallèlement, apparaissent, dans les mêmes domaines, des “ éruptions créatives ”, pour reprendre l'expression du poète Aimé Césaire. Qui l'emportera, des évaporations ou des éruptions ?

Trois piliers pour un nouvel universalisme

Trois piliers sont fondamentaux dans cette nouvelle aventure : le pouvoir, le travail, les territoires. Ces trois piliers nous paraissent être les bases d’un nouveau type de plein emploi.

1.- Les pouvoirs

Une des causes essentielles du chômage, si ce n’est la première, tient à la crise généralisée de tous les pouvoirs. C'est parce que la souveraineté populaire s'est affaissée que nous comptons plusieurs millions de personnes privées d'emploi, que la société se délite et que nous n'en voyons pas la fin. La conception et la pratique de la politique sont aujourd'hui obsolètes. Construire un nouveau type de plein emploi est impossible sans construire une autre façon de faire la politique, organisée sur la recherche permanente de la souveraineté populaire.

Autrement dit, l'action des partis, de l'État, du gouvernement et plus largement de toutes les organisations et personnes qui détiennent du pouvoir, mérite d’être totalement repensée, pour favoriser l'information, la participation et la décision des citoyens eux-mêmes.
La conception démocratique et républicaine de la politique est la souveraineté populaire. C'est le peuple, souverain, qui doit détenir l'autorité suprême dans la société, directement et par l'intermédiaire de ses représentants, les députés et les autres élus. La souveraineté populaire s'exerce lors des élections. Mais elle doit également s'exercer entre les élections, dans les rouages de la vie de tous les jours. Or, si les élections restent en France un exercice réel de la souveraineté populaire, il en va tout autrement des possibilités effectivement offertes aux citoyens de participer à la décision.

Tous les pouvoirs ont tendance à être captés au profit des plus puissants, des experts, de la technocratie et des élites petites ou grandes, proclamées ou déléguées. Le problème le plus important à résoudre - qui conditionne la suppression du chômage - est celui de la conquête du pouvoir, du maximum de pouvoirs, par la société.

UNE VOLONTE DELIBEREE DE CASSER LA SOUVERAINETE POPULAIRE

Vers la fin des années 70, note le directeur du journal espagnol El Pais , à l’époque de la présidence de Jimmy Carter, la commission trilatérale publia son premier rapport, intitulé “ La gouvernabilité des démocraties ”. Dans ce rapport, qui analysait les conditions nécessaires “ à un plus large développement de la démocratie ”, il était en réalité suggéré, de façon explicite, de limiter la participation des citoyens. Cette méthode paraissait la plus efficace pour enrayer les “ excès ” inhérents à la démocratie. En d’autres termes, il s’agissait de démobiliser pour survivre, après la grande peur de 1968 qui avait ébranlé l’ensemble du monde occidental.

Quinze ans plus tard, cette thèse a fini par s’imposer. Mais son succès a dépassé les espérances de ses promoteurs. Il a conduit à un affaiblissement tragique des sociétés démocratiques. L’atonie, l’abstention, le scepticisme, la désertion, le je-m’en-foutisme (Stade Furiani de Bastia, sang contaminé, vache “ folle ”, le Drac, pour ne prendre que quelques exemples français), l’ennui, l’individualisme, le cynisme, l’indifférence à soi, aux autres et à l’égard de la chose publique se sont accrus dans un système de plus en plus étranger aux préoccupations de la vie quotidienne des citoyens. Un seul espoir est désormais permis à l’électeur : renverser le gouvernement en place, quelle que soit la couleur politique de celui-ci. C’est le “ zapping ” politique. On assiste ainsi à la généralisation d’une sorte de “ molletisme ” permanent, se traduisant par un décalage absolu entre les discours de campagne électorale et l’action. C’est une politique de pure façade, qui ne fait qu’accroître la distance entre la classe politique et la société civile.

C’est en ce sens que l’on peut parler de recul organisé de la souveraineté populaire. Il a contribué à l’écrasement matériel et moral de millions de personnes.

L'EMPLOI POUR TOUS : UNE VALEUR REPUBLICAINE

Tout le monde ou presque, en France, se déclare républicain. Le cas est identique face au chômage : tout le monde – ou presque - est contre. Tout le monde - ou presque - en rajoute sur le cancer qu'il représente pour la société et les drames humais qu'il provoque. Il est devenu de bon ton de faire pleurer dans les chaumières sur ce fléau contre lequel les uns ont “ déclaré la guerre ”, d’autres ont engagé une “ croisade ” et d’autres encore qui l’ont érigé en “ priorité nationale ”.

Mais la répétition lancinante de la rhétorique républicaine ne peut masquer son abstraction et son inefficacité. Certes, les valeurs républicaines doivent faire l’objet d’une pédagogie. Mais si cette pédagogie ne s’investit pas dans des choses concrètes, elle se transforme vite en propagande inefficace. Or, l’expression la plus achevée de la crise de notre modèle républicain réside là où beaucoup ne l’attendent pas : le chômage. Car lorsque l’on parle République, on a tendance à ne parler que d’institutions, de valeurs, d’élections, de partis... L’emploi et le chômage ne sont pas considérés comme des catégories républicaines usuelles.

Plaçons donc la barre à la bonne hauteur et demandons-nous pourquoi, si la République a été capable de créer l’école pour tous au XIXe siècle, elle ne serait pas capable de créer l’emploi pour tous au XXe siècle ? Est-il pertinent de poser la question en ces termes ? Que viennent faire le chômage et l’emploi avec la République ?

Oui, nous affirmons que le travail et l’emploi font partie des valeurs républicaines. C’est si vrai que le droit à l’emploi (et le devoir de travailler), figure dans le préambule de notre Constitution.

Autrement dit, le chômage et l’emploi sont-ils des données naturelles ou sont-ils des construits politiques ? Ne dépendent-ils que des logiques du marché ou sont-ils sensibles à l’intervention humaine ?

L’emploi est un droit politique qui doit être revendiqué comme tel. Il est pourtant devenu, par glissements successifs, le résultat aléatoire de la marche au hasard de la nouvelle économie de casino.

C’est cela qu’il faut changer si nous voulons sortir du marasme.

FAIRE LA POLITIQUE AVEC LE PEUPLE

Il s’agit donc bien de remodeler, dans une perspective résolument citoyenne, tous les pouvoirs, ici et maintenant. Personne ne doutera que cette posture n’ait pas de fin. Aucun “ optimum de citoyenneté ” ne sera jamais atteint. La quête sera éternelle, mais elle doit constituer l’étoile polaire de la reconstruction du politique.

La distribution de tous les pouvoirs vers la société est la condition essentielle de tout progrès de civilisation, particulièrement dans le domaine du travail et de l'emploi.

2.- Le travail

C’est le deuxième grand levier.
Le travail est un choix de société. À chaque époque, la façon dont les humains produisent et distribuent les richesses dont ils estiment avoir besoin est une création originale. En ce sens, le travail est toujours l'expression d'une époque. Il ne procède d'aucune loi naturelle. Il est toujours un choix politique et de civilisation, car on peut décider de ce à quoi il sert, de ses conditions et rémunérations, de sa reconnaissance et de sa symbolique. Telle est la thèse que nous voulons défendre : il revient à la société de décider ce qu'elle considère comme étant du travail. C'est à cette condition qu’il deviendra possible de parler de réinvention du travail.

La question fondamentale, incontournable, le problème qu'il faut régler de toute urgence car il conditionne tous les autres est celui du travail et de l'emploi. L'alternative est donc bien cernée : soit le travail et l'emploi n'est que la résultante aléatoire de la marche au hasard de la nouvelle économie mondiale de casino ; soit le travail et l'emploi devient un construit politique. Il ne peut y avoir de nouvelle civilisation sans une réinvention du travail et sans le développement de pratiques sociales innovantes se fixant comme but et moyen l'emploi pour tous.

La nature du travail effectué, les conditions de l'exercice de ce travail, particulièrement sur le plan juridique, la quantité de travail, sont toujours liés à la réalité économique, politique, culturelle d'une époque donnée. Le travail n'est pas une chose mais un processus, un construit. A notre époque, le travail, dans sa réalité matérielle comme dans les esprits, reste essentiellement conçu comme il l'a été au siècle dernier. Nous en sommes restés à l'âge de la révolution industrielle. Passons à l'âge de la révolution citoyenne !

Un déplacement culturel fondamental doit donc s'opérer dans notre conception du travail. Nous définissons trois axes : il revient à la société et à personne d'autre de décider ce qui est du travail ; la création d'un statut de l'actif ; la création d'une logique du développement local radicalement nouvelle, en opposition aux conceptions du “ troisième secteur ”.

LAISSONS LA SOCIETE DECIDER DE CE QU'ELLE CONSIDERE COMME ETANT DU TRAVAIL

La nouvelle conception du travail que nous voulons promouvoir repose sur l'idée centrale qu'il revient à la société de décider de ce qu'elle considère comme étant du travail. Pour bien nous faire comprendre, il est possible de prendre l'exemple des “ emplois Aubry ” lancés en août 1997. Martine Aubry, ministre du Travail en France, s’est proposée de créer 350 000 emplois pour les jeunes d'une durée de cinq ans, payés au salaire minimum, dans le secteur non marchand (collectivités locales, associations, éducation nationale, police...).

Personne ne contestera - surtout pas nous - que ce programme va soulager des misères, donner de l'espoir aux jeunes, avoir peut-être un léger impact macro-économique grâce au supplément de pouvoir d'achat injecté dans l'économie et à un certain progrès du moral. Par ailleurs - nous l'avons déjà noté - la création prévue de ces emplois confirme bien l'inexactitude la fin du travail.
Mais quel est le problème des “ emplois Aubry ” ? Il réside dans la conception descendante, voire bureaucratique, qui a présidé à la conception de ces emplois et à leur mise en œuvre. Une vingtaine de types d'emploi a été définie par le ministre du Travail. Là est le problème. Là est le mauvais choix de société et la mauvaise vision politique. Nous avions préconisé une autre démarche, celle de la démocratie participative.

Il fallait faire “ appel au peuple ”. Il fallait lui dire : “ Nous avons dix milliards de francs. Certes, ce n'est pas beaucoup. Mais avec cette somme nous pouvons financer 350 000 emplois au SMIC pour les jeunes. Réunissez-vous, dans les communes et les bassins d'emploi, avec vos élus, les syndicats, les chefs d'entreprise, les associations, les services de l'Etat. Faites l'inventaire de tout ce qui pourrait améliorer le bien-être général et la qualité de la vie de tous. Transformez ces besoins - qui concernent les personnes, les entreprises et le territoire lui-même - en travail. Étudiez en même temps la façon de transformer ce travail en emploi et de déterminer quels peuvent être les employeurs. Imaginez les cursus de formation et d'insertion, liés à ces besoins et emplois, en fonction de la réalité de la main d'œuvre locale. Décidez, dans le pluralisme et la transparence, les priorités d'emploi que vous vous fixez ”.

Voilà comment nous rêvons la société. Il revient aux citoyens de déterminer eux-mêmes ce qu'ils considèrent comme étant leurs besoins, leur façon de vivre et leur organisation sociale. L'État et les partis devraient aider à éclairer les choix, à accompagner les évolutions, à combattre, éventuellement, ce qui paraîtrait dangereux ou démagogique. Mais en aucun cas on ne peut décider à la place du peuple.

Nous voulons défendre l’idée de créer des emplois de société ou de citoyenneté. Ce sont des fonctions nouvelles, liées à une étape supérieure de notre organisation démocratique. Ce sont des fonctions d’interface entre les individus ou les groupes et les institutions. Ce sont des fonctions liées à la transparence de la vie publique, à l’information et à la communication. Ce sont des fonctions de création de citoyenneté, d’enquêtes, d’études, d’animation de réunions et de vie démocratique participative. Ce sont des fonctions liées au développement durable.

Ces choses viendront. Il faudra les faire venir. Toutes ces fonctions ne devront pas être gérées pour le compte de tel ou tel acteur local. Elles devront être gérées par la communauté locale elle-même. Le choix de l’employeur devra donc éviter les risques de clientélisme, népotisme, instrumentalisation...

Une telle injection de pouvoir d’achat se traduirait en consommations supplémentaires (une augmentation de la demande) qui relancerait l’activité économique marchande. Les entreprises privées embaucheront.

POUR UN STATUT DE L'ACTIF

Un des sous-produits de l'idéologie de la fin du travail est la notion d'activité. Le travail étant fini, il faudrait désormais passer à l'activité. Nous récusons cette façon de poser le problème et voulons donner une conception beaucoup plus large et moins utilitariste de la notion d'activité. C'est la raison, d'ailleurs, qui nous fait plaider pour une société de pleine activité.

Le statut de l’actif est rigoureusement identique, dans son principe, au statut d’écolier, de lycéen ou d’étudiant. Aujourd'hui, tout citoyen résidant légalement sur le territoire national a la certitude de trouver une place à l’école pour ses enfants. Le statut de l’actif, de la même manière, permettrait à chaque citoyen d’occuper un emploi.

Quels sont les fondements du statut de l’actif ?

Notre société est marquée par la discontinuité. Celle des cycles économiques, des marchés, de l’organisation des entreprises, des carrières professionnelles, etc. Ces discontinuités sont une des causes principales du chômage et de la précarité. Les conséquences sont doubles. Tout d’abord, les personnes qui vivent ces situations sont privées de revenus réguliers et suffisants, jetées dans l’insécurité, condamnées à survivre au jour le jour. Comment pourraient-elles croire à la République et faire acte de citoyenneté ?

Ensuite, l’énorme masse que représente ces personnes - 12 millions – pèse sur l’activité économique dans la mesure où la société se prive à la fois de création de valeur et de consommations. Les fondements du statut de l’actif sont donc d’ordre humain, éthique, républicain et économique.

Traduisant concrètement le droit constitutionnel à l’emploi, le statut de l’actif permettrait ainsi d’assurer à chacun la continuité d’une activité, d’un revenu et la protection sociale. Pour toute la vie. Utopie ? C’est ce que disaient les obscurantistes au moment de la création de l’École Publique.

Une fois ces principes posés, restent à définir les modalités pratiques de fonctionnement du statut de l’actif. Un champ immense de réflexions et d’expérimentations s’ouvre alors.

Les restructurations industrielles et licenciements économiques se poursuivent depuis des années, sans qu’il ait été possible d’enrayer l’hémorragie. Ils vont se poursuivre. Le mouvement syndical a été battu : aucun succès n’a été enregistré permettant d’inverser les logiques et stratégies industrielles. La “ négociation ” ne porte plus que sur les plans sociaux, à base de “ mesures d’âge ”.

Un statut de l’actif apporterait la sécurité aux salariés de ces industries. Au lieu de licenciements secs et de mesures d’âge, ils pourraient choisir de rester actifs grâce à ce statut. Leur compétence et leur expérience professionnelle – détruites ou niées aujourd’hui – seraient utilisées par la mise à disposition de PME, de l’Éducation nationale, de centres de formation... Ces possibilités ne s’opposent évidemment pas à la nécessité, pour les organisations syndicales, de continuer à peser sur les choix stratégiques des entreprises.

Les jeunes sortant de l’école, après par exemple six mois de recherche infructueuse d’un emploi, pourraient se voir proposer des emplois dans le cadre du statut de l’actif.

Le statut de l’actif serait aussi un statut du pluriactif. Il deviendrait possible d’exercer parallèlement plusieurs activités, privées et publiques, être salarié et chef d’entreprise, etc.

L’insuffisance du marché offre une perspective enthousiasmante de développement d’une sphère non marchande dégagée des contraintes du plus grand profit. Elle peut être une sphère de liberté, qui pèsera à son tour sur l’économie marchande. Mao Tsé Tung disait que “ la campagne encercle la ville ”. Nous pouvons le paraphraser en disant que “ le secteur non marchand encercle le secteur marchand ”.

3.- Les territoires

Voici enfin le troisième levier.

Si la façon de faire la politique s'oriente véritablement dans la direction de la souveraineté populaire ; si le statut de l'actif et la dynamique du développement local sont lancés : alors les territoires peuvent devenir de nouveaux espaces de liberté.

Par territoires, nous entendons les lieux chargés d'histoire et de vie dans lesquels nous habitons, travaillons, avons beaucoup d'amis, exerçons nos droits et devoirs de citoyens... Le territoire n'est pas une entité administrative supplémentaire. C'est une réalité politique - un construit - mobile, changeante, flexible, dynamique. Elle est réalité politique parce qu'elle procède des acteurs du terrain. Ce sont eux qui décident de devenir territoire. L'État les aide, il les incite à devenir territoire, mais il ne décide pas à leur place. Il leur offre un cadre juridique, financier, opérationnel.

Un territoire, c'est d'abord une volonté des habitants. Celle de se rassembler, de vouloir avancer sans laisser personne sur le bord du chemin, de construire sa propre modernité sans se la laisser imposer, de s'ouvrir à tout ce qui bouge, invente, innove, crée. Il y a, certes, à la base, un besoin d'une certaine cohérence sur le plan géographique, économique, social, identitaire. Mais c'est secondaire. Ce qui compte ce sont les hommes et la volonté qu'ils expriment de faire territoire. On peut imaginer de 3 à 6 bassins par département. L'important est de ne pas rester bloqué sur les découpages politiques ou administratifs.

Un territoire, tel que nous le concevons, ne peut donc pas se réduire aux formes actuelles d'organisation qui peuvent exister. Car il existe de nombreuses structures juridiques dans les territoires : commune, canton, arrondissement, syndicat intercommunal, communauté de commune, SEM, groupement de communes, comités de bassin d'emploi, comité d'expansion... Une nouvelle dynamique, avec une autre organisation qui ne ressemble à aucune des structures connues actuellement, tout en s'inspirant largement de leur riche expérience est aujourd'hui nécessaire.

Des instances, dans ces nouveaux territoires, permettraient le rassemblement des forces vives, hors des concurrences paralysantes des fiefs politiques, des querelles de clocher ou des inimitiés personnelles entre notables. S'appuyant sur les cadres identitaires et culturels existants, les favorisants, elles stimuleraient l'information, la participation et la décision des citoyens. Nouvel espace démocratique, le bassin d'emploi et de vie serait aussi un espace de développement économique durable. Il tenterait de provoquer des dynamiques “ endogènes ”, pour reconquérir le marché intérieur, construire les entrepreneurs et les entreprises de demain, rendre plus dense le réseau de PME.

Le bassin d'emploi et de vie serait enfin le lieu de la reconstruction de l'État. Une nouvelle efficacité serait recherchée par la concentration des moyens et des relations plus proches avec les citoyens. On y penserait d'abord “ création, innovation et non pas affectation, distribution" , subvention. ”

Toutes ces réflexions, les débats qu’elles doivent susciter, nous paraissent être la base indispensable, l’effort conceptuel incontournable auquel nous devons, collectivement, procéder, si nous voulons véritablement résoudre la question du chômage dans une perspective civilisationnelle.

Vous le savez, le mouvement Un travail pour chacun a remis un rapport aux pouvoirs publics dans lequel nous avons montré deux choses :

Le chômage, en 1997, a coûté 1 100 milliards de francs à notre société.

Sur cette somme, il est parfaitement possible de réorienter – sans toucher aux indemnités de qui que ce soit – 700 milliards de francs permettant de financer 5 millions de salaires au prix moyen de 8 500 francs bruts par mois.

Nous nous trompons peut-être. Mais personne, jusqu’à présent, n’en a fait la démonstration.
En tout cas, nous voulons poser le problème en ces termes devant vous : est-il possible, dans la Drôme, de parvenir à un département sans chômage ?

Nous cherchons toutes les personnes, toutes les organisations qui veulent, sans tabou ni a priori, s’engager dans cette aventure que, pour notre part, nous vivons avec passion, espoir et enthousiasme.

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