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Par Jacques Nikonoff

Le 13 avril 2016

Dans la déclaration des organisations syndicales CGT, FO et Solidaires signée le 17 février 2016, le mot d’ordre des manifestations prévues pour le 9 avril est de « lutter contre l’austérité » [1]. Malgré le rôle prépondérant joué par l’Union européenne dans les politiques nationales provoquant l’austérité, le nom de cette dernière n’est évoqué nulle part. L’air de « l’Europe sociale » que les organisations syndicales françaises ont claironné pendant si longtemps serait-il devenu inaudible au point qu’elles renoncent à le jouer ?

Cet « oubli » de l’échelon supranational européen, échelon qui pèse lourdement sur les politiques menées, annonce probablement que ces organisations syndicales ne feront même plus semblant de combattre la « dérive libérale » - comme elles l’écrivaient jusqu’alors - de l’Union européenne. Au moins affichent-elles plus lisiblement la stratégie qui est la leur depuis longtemps : lutter contre les symptômes d’une maladie qu’elles contribuent indirectement à aggraver en épuisant les forces du mouvement social.

 

Revendiquer la fin du libre-échange ? Exiger des mesures protectionnistes à l’échelon national ? Revendiquer la souveraineté de la France par sa sortie unilatérale de l’Union européenne ? Exiger que la France sorte de la zone ultra-austéritaire de l’euro ?

 

« Pas question ! » répondent en cœur les syndicats français, en agitant l’épouvantail du Front national. Des syndicats qui, de cette manière, pèsent de tout leur poids pour que ces revendications n’apparaissent nulle part ailleurs qu’au Front national, qui fait semblant de les revendiquer. [2] Et cela même, alors que depuis 30 ans, toutes les luttes perdues et leurs conséquences sociales alimentent le vote en faveur du Front national.

La situation est donc la suivante : ceux, toujours plus nombreux, qui ne répondent plus aux appels syndicaux, n’y répondront que lorsque la revendication de la sortie du système de libre-échange européen – conditionnée par la souveraineté de la nation vis-à-vis de l’Union européenne - s’y trouvera exprimée. Préalable sans lequel les autres revendications ne peuvent aboutir.

 

Parce que les syndicats français s’opposent frontalement à cette revendication, ils sont devenus une composante du blocage politique de notre pays.

 

Par conséquent, il faut la revendiquer sans eux.

C’est bien sûr la loi Macron, dernière déclinaison nationale des politiques européennes d’austérité, qui était particulièrement visée par l’appel à la grève. Plusieurs luttes qui étaient en cours (dans les hôpitaux, les radios publiques, dans le secteur privé, etc.) dénonçaient un même mal, l’austérité et ses avatars, et se sont affichés dans les défilés du 9 avril.

Au moins 80% de la population étaient concernés par ces luttes sociales, car ils sont affectés - directement ou indirectement – par ces mesures. Leurs conséquences sont parfaitement connues : accroissement des inégalités sociales et développement d’un chômage massif. L’impact sur les classes dominées est lui aussi connu : dégradation des conditions de travail et de vie, dégradation de la santé, développement de la pauvreté.

Pourtant, faute de frapper au bon endroit, aucun mouvement social n’est parvenu jusqu’à aujourd’hui à empêcher la progression de ces politiques dans notre pays. Pourquoi ?

Trente à quarante ans sans conquêtes sociales

À quand remonte la dernière conquête sociale dans notre pays ? Depuis quand une lutte a-t-elle conduit à un progrès pour l’ensemble des travailleurs ? La vérité est que même ceux qui travaillent depuis plus de trente ans n’en ont pas connu. Au mieux les plus vieux d’entre eux ont-ils vécu l’avènement de la cinquième semaine de congés payés dans le code du travail, en 1982 et les lois Auroux, non pas gagnés par les luttes mais accordés par le Parti socialiste et le Parti communiste.

Ces lois accordaient quelques droits aux travailleurs mais dans le même temps introduisaient le « dialogue social ». On sait le retournement libéral opéré par les socialistes l’année suivante... Enfin, personne n’ose évoquer la semaine de 35 heures – mise en place vingt ans plus tard - comme une avancée sociale, tant les « contreparties » (comme disent les thuriféraires du « dialogue social ») faites au patronat ont été importantes (notamment à travers la « flexibilisation » et l’annualisation du temps de travail).

Vingt ans sans résistance victorieuse

Pendant une période (de 1970 à 1995), les luttes sociales sont parvenues à freiner l’avancée libérale démarrée à la fin des années 1960. 1995 marque la dernière résistance victorieuse pour l’ensemble des salariés (retrait du « plan Juppé »). Mais cette victoire n’a fait que remettre à (un peu) plus tard les mesures visant à affaiblir le système social français : celui-ci est bien plus détérioré aujourd’hui qu’il ne l’était en 1995. Les rares « victoires » qui ont suivi (par exemple contre le CPE de M. de Villepin) n’ont été que des nuages de fumée qui se sont vite dissipés. Car « résister » ou « freiner » ne veut pas dire « stopper ». Ces luttes n’ayant pas visé les causes du problème, le système libéral a poursuivi son avancée, inexorablement.

Démobilisation générale

Aujourd’hui, même la « résistance » par les luttes syndicales ne permet plus de parer aux attaques libérales. Tout juste les classes dominantes prennent-elles quelques précautions pour ne pas transformer le fatalisme populaire ambiant en colère insurrectionnelle, en fractionnant les mesures antisociales dans le temps et dans les différents secteurs.

Des conflits éclatent bien ponctuellement en dehors des luttes syndicales « habituelles ». On l’a vu, par exemple, sur des questions écologiques : luttes contre les pétroles et gaz de schiste, défense de certaines zones écologiquement menacées, aéroport Notre-Dame-des-Landes, etc. Mais pour une bataille de gagnée, dix sont perdues.La sortie de la France de l’Union européenne - institution toute entière au service des grands pollueurs - n’étant jamais envisagée par ces combattants prétendument « alternatifs », ces batailles n’aboutissent à aucune victoire significative et durable. Les pollueurs chassés par la porte reviennent par la fenêtre.

La cause des batailles perdues

Depuis la fin des années 1960, le rapport de force entre capitalistes et travailleurs n’a cessé de se dégrader pour les seconds au profit des premiers. Cette période correspond à la mise en place du système néolibéral dit de « libre-échange », en particulier à travers la « construction européenne ». En effet, les traités européens sont d’abord des traités de libre-échange. Leur but principal est d’effacer les barrières douanières. C’est ce processus qui se cache sous les termes de « mondialisation néolibérale ». C’est par ce moyen que les classes dominantes ont repris le dessus dans le rapport de force qui les oppose aux autres classes sociales.

Déréguler en autorisant la circulation des capitaux, des marchandises, des services et des travailleurs, leur a permis de mettre en concurrence les salariés des pays disposant du système social le plus avancé avec les salariés des pays ne disposant que d’un système social rudimentaire.

 

Cette mise en concurrence a profité aux capitalistes qui sont allés placer leurs capitaux là où les systèmes sociaux affectaient le moins leurs profits, c’est-à-dire là où ils étaient le moins favorables aux travailleurs.

 

Pour le grand patronat, le bénéfice a même été double, car le chômage massif - qui est la conséquence des délocalisations et de la disparition progressive de l’industrie dans les pays socialement les plus avancés - leur a fourni une arme redoutable contre le salariat de ces pays ; un salariat précédemment très organisé. Trop organisé au goût des classes dominantes !

Le naufrage idéologique et stratégique des organisations syndicales

La conséquence des combats perdus pour les syndicats a été la baisse constante du nombre de syndiqués et donc du montant des cotisations perçues. Aujourd’hui, seule une petite partie des moyens d’existence des syndicats provient encore des cotisations des syndiqués.

L’essentiel provient de l’État, du patronat et de l’Union européenne. C’est-à-dire de ceux-là même avec lesquels les syndicats doivent établir un rapport de force. Cette triste réalité, peu de syndicalistes sincères veulent la voir en face, alors même que l’aboutissement de leur action s’en trouve paralysée, cf. la grille des subventions accordées par l’Union européenne aux syndicats.

 

En intégrant la CES (Confédération européenne des syndicats), relais de l’Union européenne - et en en recevant des subventions – les grandes centrales syndicales se sont engagées tacitement à ne jamais revendiquer la sortie de la France de l’Union européenne – clé de voûte du système néolibéral.

 

Autant le dire : une reddition complète. Mais pour donner le change à des salariés de plus en plus hostiles à l’Union européenne, elles ont alors fustigé la « dérive libérale » de l’Union européenne - comme si celle-ci n’avait jamais été autre que libérale ! - tout en prétendant organiser la lutte dans la perspective d’une « Europe sociale » à 28 – aussi lointaine qu’improbable.

Depuis trente ans au moins, les syndicats français affirment s’opposer aux politiques libérales de l’Union européenne en essayant de coordonner les luttes à l’échelle de l’Union. En réalité, personne n’a jamais cru à la convergence des calendriers politiques et sociaux des 28 États membres.

Pour preuve les pathétiques manifestations bruxelloises ne regroupant, malgré d’importants efforts de communication, qu’une poignée de délégués syndicaux. Car qui peut se mobiliser pour une si improbable perspective ? Chacun sait que la modification des traités européens, sous la pression de la rue ou à l’issue d’un processus électoral, n’est possible qu’à l’unanimité des 28 pays membres. Un verrouillage inscrit dans les traités eux-mêmes.

Les dernières grandes luttes en date - celles pour les retraites - illustrent bien l’impasse dans laquelle ce pilotage conduit les mobilisations.

Alors que la population et l’opinion publique s’étaient massivement mobilisées, les batailles de 2003 et 2010 pour la sauvegarde du système de retraite socialisé ont été perdues. En refusant de revendiquer la sortie de la France du système européen de libre-échange, en interdisant et en empêchant - de tout leur poids - de rendre visible cette issue, il devenait impossible aux salariés français de défendre leurs conquis sociaux – dont le système de retraites.

Car dans la guerre économique déclenchée entre les nations par le libre-échange, ces conquis sont fatalement condamnés par le moins-disant social des autres droits nationaux. Les syndicats ont noyé le poisson en revendiquant, pour le salut des retraites, des mesures de justice sociale – notamment une réforme fiscale.

Cette revendication, en partie intégrée par le candidat du Parti socialiste à la présidentielle de 2012, n’avait bien entendu aucune chance d’aboutir, puisque taxer les capitaux sans fermer les frontières à leur « libre-circulation » conduit presque fatalement les capitaux à aller voir ailleurs. C’est donc bien contre les récifs du libre-échange que les syndicats ont fracassé les mobilisations de 2003 et 2010.

« Dialogue social », vaseline patronale

La stratégie syndicale visant à la « transformation de l’Union européenne de l’intérieur » en une entité favorable aux intérêts des peuples ne convainc plus grand monde, force est de le constater à travers les chiffres des grèves et des manifestations. Pour tenter de pallier leur perte de crédibilité, les organisations syndicales se sont engouffrées dans le dispositif collaborationniste proposé par les institutions pro-patronales.

Sous les termes positifs de « dialogue social » se joue désormais la comédie médiatique qui conduit systématiquement les classes dominantes à pousser leurs avantages. Désormais, les délégués syndicaux - élus par un nombre réduit de salariés - « discutent » avec les représentants des propriétaires des capitaux ou de l’appareil d’État en s’appuyant non-plus sur le rapport des forces établis par des luttes mais sur la légitimité dont les institutions - qui les ont vassalisées - les a investis. Telle est la triste situation dans laquelle se trouvent tous les syndicats des salariés français, syndicats qui sont à reconstruire.

Conclusion

Plus que jamais la population doit se mobiliser contre les politiques d’austérité. Mais la déclaration des organisations syndicales CGT, FO et Solidaires signée le 17 février 2016 ne dit pas un mot sur l’Union européenne, dont les traités et ses décisions surplombent pourtant toutes les politiques menées. Il ne s’agit pas d’un simple oubli : cet appel, comme les précédents, sert à faire diversion et à ne pas mettre en cause le libre-échange. Il ne peut conduire qu’à l’épuisement des dernières forces encore vives.

En l’état, les syndicats participent activement au blocage politique de notre pays.

Dans toutes les grèves, dans toutes les manifestations, revendiquer la souveraineté de la France (sortie de l’Union européenne et sortie de l’euro) est une nécessité stratégique, un préalable sans lequel la spirale des défaites contre le rouleau compresseur néolibéral ne sera pas stoppée.

[1] Texte de l’appel : http://www.cgt.fr/Journee-de-greve [

2] Voir le texte de Jacques Nikonoff « Marine Le Pen et le Front national font semblant de vouloir sortir de l’euro et de l’Union européenne » :  

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