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Par Jacques Nikonoff

Conférence du 15 décembre 2001 à l’Espace Marx Nord à Lille.

La mise en échec des processus ravageurs de la globalisation financière nécessite une certaine compréhension du fonctionnement des marchés financiers, et surtout une compréhension des logiques profondes qui animent ces marchés, par un nombre croissant de citoyens. C’est la raison pour laquelle je voudrais centrer mon exposé sur un point particulier qui s’appelle la liquidité des marchés financiers, en m’appuyant notamment sur les travaux d’André Orléan et son livre Le Pouvoir de la finance.

Quand on observe les évolutions intervenues sur les marchés financiers ces dernières années à l’échelle mondiale, on est frappé de constater qu’elles possèdent une caractéristique commune : la recherche d’une liquidité toujours plus grande pour les titres financiers, quels que soient les marchés considérés : actions, obligations, dérivés, devises...

Placer la recherche de liquidité au centre des évolutions des marchés financiers modifie les raisonnements tenus jusqu’alors à propos de ces marchés. Car ce qui a changé, c’est l’origine de la performance des titres financiers. Dans la période précédente, c’est-à-dire avant la globalisation financière, dans l’économie qualifiée d’endettement, les détenteurs de titres financiers recherchaient le revenu courant procuré par la possession de ces titres. Aujourd’hui ils délaissent les revenus courants pour favoriser la plus-value.

Les revenus courants sont les dividendes pour les actions et les intérêts pour les obligations, versés chaque année. Les plus-values concernent les actions et les obligations lorsque la revente se fait avec une marge positive.

Le but de ce changement est l’amélioration de la performance financière des titres, son moyen est constitué par la liquidité des titres.

Au total, la liquidité d’un marché mesure la facilité avec laquelle les titres peuvent être revendus sans délais, sans risques, et avec une probabilité significative de plus-value.

La recherche de la liquidité constitue sans aucun doute le fil directeur de toutes les transformations qui affectent les marchés financiers. Inversement, la réduction de la liquidité devrait être l’axe majeur d’une politique publique de régulation et de dépassement des marchés financiers.

Trois constats peuvent être faits à propos de la liquidité :

• elle est au cœur des transformations des marchés financiers ;
• elle est une « transgression » vis-à-vis de l’économie réelle ;
• elle est la cause de la spéculation.

Premier constat : la liquidité est au cœur des transformations des marchés financiers

On identifie généralement sept transformations ayant affecté les marchés financiers depuis les années 70 :

1.- La libéralisation des marchés financiers

Lancée par les États-Unis au début des années 80, sous l'administration Reagan, elle s'est généralisée ensuite dans la plupart des pays occidentaux.

En France, cette libéralisation a débuté à partir de 1983-84, sous la gauche, avec la déréglementation des circuits de financement, la suppression de l'encadrement quantitatif du crédit.

Nous avons la législation la plus ouverte sur les OPA, avec la Grande-Bretagne.

La création de banques centrales « indépendantes » dont la stratégie est orientée vers la lutte obsessionnelle contre l’inflation des salaires et des prix afin de favoriser l’inflation du prix des actifs financiers, ne pouvait que rassurer les investisseurs non-résidents.

C’est en 1986 que le pouvoir dont disposait la Direction du Trésor de bloquer discrétionnairement tout investissement étranger non-européen a été aboli.

C’est enfin l’élimination du contrôle des changes en 1989. Ce dernier désigne les dispositions prises par les autorités monétaires et les pouvoirs publics dans le but de contrôler les relations financières avec l’étranger et d’entraver les mouvements spéculatifs sur les monnaies. Institué en France au début de la seconde guerre mondiale, une liberté presque totale a été mise en place à partir de loi du 28 décembre 1966. Rétabli en 1981, il a été considérablement assoupli en 1986 et 1987.

L’autorisation de la libre circulation des capitaux dans la CEE a été prise en 1990.

Il est important d’avoir ces repères car ils montrent, encore une fois, que la globalisation financière est une construction politique.

2.– Deuxième transformation : la désintermédiation

C’est la possibilité, pour les agents économiques, de financer leurs besoins non plus par l'emprunt auprès des seules banques, mais directement sur les marchés financiers, par l'émission d'actions ou d'obligations.

La loi du 14 décembre 1985 a permis de favoriser le recours aux marchés financiers pour les financements longs, en particulier pour l’allègement des coûts et des modalités des augmentations de capital.

Encore une fois, la « financiarisation » est le résultat d’une décision politique et du vote d’une loi.

3.- Le développement de la cotation des sociétés en Bourse

Un nombre croissant d'entreprises se sont tournées vers les marchés boursiers pour trouver les financements dont elles avaient besoin. En France, ce mouvement a été renforcé par les vagues successives de privatisations. Aujourd'hui, plus de 1 000 sociétés sont cotées à la Bourse de Paris, soit deux fois plus qu'en 1990. La valeur totale des actions y représente à l'heure actuelle l’équivalent de la moitié de la richesse nationale produite chaque année.

La cause essentielle de la présence massive d’investisseurs non-résidents dans le capital des entreprises françaises tient aux privatisations menées sans discontinuer depuis 1986. Sur la seule période allant de 1994 à 1999, la France est largement en tête en Europe avec 40 milliards de dollars. Viennent ensuite le Royaume-Uni (20 milliards de dollars) et l’Italie (15 milliards de dollars).

En privatisant ainsi, les gouvernements successifs ont livré les entreprises françaises aux investisseurs étrangers, particulièrement les fonds de pension anglo-saxons. De 146 milliards de francs en 1986 (12,3 % des actions cotées françaises), l’encours détenu par les non-résidents a été porté à 1 016 milliards de francs en 1997 (26,6 % de la capitalisation boursière française) et 35,7 % en 1998.

Cet afflux de « papier » a contribué à la montée artificielle du prix des actions, encourageant ainsi la constitution d’une bulle financière.

4.- L'apparition de nouveaux instruments financiers

De plus en plus sophistiqués, ces instruments couvrent toutes sortes d'activités, notamment les risques pris dans la spéculation sur les marchés.

L’euro, de son coté, a éliminé le risque de change qui constituait une barrière aux investissements étrangers, notamment pour les Américains particulièrement sensibles à ce risque.

La loi du 11 juillet 1985 a créé le MATIF (marché à terme des instruments financiers). Cette décision était logique : plus on encourage la prise de risque en orientant les placements vers le marché des actions, plus il faut mettre en place des instruments de couverture des risques qui deviennent dans le même mouvement des outils de spéculation.

5.- La « modernisation » des places financières

C’est la généralisation de l'informatique et la mise en place de la cotation en continu à partir d'octobre 1986 à Londres, en juillet 1987 en France avec la création du CAC (cotation en continue) et la suppression de la corbeille.

C’est également la fin du monopole des agents de change qui étaient auparavant des officiers ministériels possédant le monopole de la négociation des valeurs mobilières et dont les courtages étaient fixés par arrêté ministériel. Il n’est pas inutile de rappeler ces faits, tant ils semblent aujourd’hui relever d’une autre époque dont on peut même douter qu’elle ait existé.

Une dernière précision : la Bourse de Paris offre les tarifs les moins chers du monde pour l’exécution des ordres, 30 points de base contre une moyenne de 72 sur le plan international.

La possibilité offerte aux entreprises d’acheter 10 % de leur capital a favorisé les investisseurs non-résidents (loi du 25 février 1998).

Un rapport du Conseil national des impôts rappelle que la France est le seul pays européen à faire bénéficier les investisseurs non-résidents du remboursement de l’avoir fiscal . Il chiffre même le coût de cette mesure à 23,5 milliards de francs en huit ans. Cette situation provoque un avantage de rendement considérable pour les investisseurs non-résidents qui détiennent des actions françaises.

Suppression de l’impôt de Bourse par Édouard Balladur.

6.- La montée en puissance des investisseurs institutionnels

Fonds de pension, fonds communs de placement (FCP) et sociétés d'investissement à capital variable (SICAV)... sous l'effet de l'extension des régimes de retraite par capitalisation et l'essor des produits d'assurance vie.
En 1986, lors des premières privatisations, une limite de 20 % avait été fixée à la détention du capital d’une entreprise française par des investisseurs étrangers. La remise en cause de cette limite aura ouvert les vannes aux investisseurs non-résidents.

7.- Le développement de l'actionnariat

Accroissement du nombre de petits porteurs (sous l'effet des privatisations) et développement de l'actionnariat salarié (création du Compte d'épargne en actions en 1978, devenu depuis Plan d'épargne en actions en 1992, apparition des stock-options) ...

La fiscalité est devenue de plus en plus avantageuse pour les détenteurs de titres financiers.

Deuxième constat : la liquidité est une transgression irréelle

Une certaine liquidité est évidemment nécessaire.

Exemple : en cas de difficultés imprévues, il faut pouvoir, que ce soit un ménage ou un investisseur, récupérer son argent, vendre les titres que l’on détient. Sinon c’est le risque de faillite, ça contribuerait à affaiblir la propension à investir et finalement découragerait l’épargne. C’est donc pour surmonter cette difficulté que les placements financiers ont été rendus transmissibles, c’est-à-dire négociables, mais les règles que se sont données les places financières sont allées infiniment trop loin.

Premier exemple : les nouvelles normes qui se sont imposées sur les marchés financiers ont favorisé l’émergence de la finance comme sphère autonome de plus en plus dégagée de l’économie réelle. En effet la liquidité n’est absolument pas une caractéristique propre aux titres financiers. Prenons une action ou une obligation, la liquidité n’est pas une caractéristique attachée à la nature du titre financier, il n’y a rien qui soit liquide dans le capital qui est coté en Bourse.

Lorsque les titres de propriété que sont les actions changent de main, le capital lui ne change pas de place, les usines sont toujours là, elles ne circulent pas avec les changements de propriétaires. Le caractère artificiel de cette construction, la liquidité, apparaît clairement puisque le capital productif reste nécessairement financier quelle que soit la liquidité. La conséquence, pour l’entreprise, de cette contradiction entre l’immobilité du capital productif et la liquidité excessive de l’action est une conduite stratégique pour l’entreprise tournée principalement vers la maximisation de la valeur boursière de ses actions et de moins en moins sur le développement industriel.

Deuxième exemple pour montrer l’aspect néfaste de la recherche de la liquidité : la trop grande liquidité des titres fragilise en même temps le système financier. Si un agent, que ce soit un ménage, une entreprise, un investisseur peut se débarrasser d’un titre qu’il juge peu productif en le revendant, une telle facilité n’existe pas pour l’ensemble des acteurs du marché car pour qu’un agent vende un titre de son portefeuille, il est nécessaire évidemment qu’un autre agent propose de lui racheter. Si tout le monde se met à vendre sur le marché les titres jugés peu productifs, qui va les racheter ? Or c’est bien lorsque ce genre de phénomène se produisent qu’on assiste aux crises boursières qui se transforment en crises économiques la plupart du temps.

Je termine sur un troisième exemple. L’excès de liquidité conduit aux crises financières. Comment expliquer par exemple qu’une entreprise comme Amazone - l’exemple est connu, mais je crois qu’on ne se lasse pas de le rappeler - ait vu son cours de bourse croître de 966 % en 1998 sans avoir jamais dégager un seul dollar de profit depuis sa création en 1993 ? Pourquoi la capitalisation boursière d’AOL a-t-elle dépassée celle de General Motors ?

Parce que l’évaluation de la performance d’une entreprise ne repose plus sur la capacité de l’entreprise à générer des flux de dividendes grâce à son activité réelle, l’évaluation aujourd’hui repose sur la capacité à générer de la plus-value lors de la revente des titres de propriété de cette entreprise et tout cela dépend de la capacité du prix de l’action à croître de manière permanente. Autrement dit il faut là aussi dissiper une illusion, la nécessité qu’un marché monte en permanence est devenu une obligation pour la logique du système. La conséquence de tout cela est que la liquidité permet aux investisseurs institutionnels de modifier rapidement et sans coût excessif, avec des plus-values, la composition de leur portefeuille boursier.

Je conclue.

En France, par exemple, la durée moyenne de présence des actionnaires dans une entreprise cotée était de 11 mois en 1993 et de 10 mois en 1995, la durée moyenne de détention des actions aux USA était de 7 ans en 1960, elle est de 9 mois en 2000.

Tout ceci pour conclure sur l’idée suivante : sans liquidité, pas de spéculation. Sans liquidité il n’y aurait pas lieu de chercher à utiliser les variations de prix des actifs puisque ces actifs n’auraient pas de prix hormis le prix qu’ils avaient au moment de leur émission. Il s’agit de supprimer la liquidité mais de comprendre que la réduction drastique de la liquidité sur tous les marchés est un axe, doit être un axe majeur de l’intervention des pouvoirs publics et de l’État.

C’est sur ce mot que je voudrais terminer pour essayer de mettre fin là aussi à cette idée qui se répand selon laquelle on ne pourrait plus rien faire à l’échelon national. On peut parfaitement résoudre ces questions à l’échelon national, cela ne signifie pas qu’il faille le faire contre les autres nations de façon systématiquement nationale sans rechercher des accords internationaux. On peut le faire à l’échelon national à deux conditions, que l’on prenne les mesures pour encadrer et empêcher la fuite des capitaux

 

Intervenant

Comment mettre en échec une liquidité excessive des marchés ? Je ne pense pas que les mesures indispensables puissent être prises à l’échelle d’une seule nation. Cependant n’y a-t-il pas moyens de mettre en place des garde-fous ?

Intervenant

Comment réduire la spéculation alors que les taux d’intérêt baissent ?

Jacques NIKONOFF

Je ne suis absolument pas d’accord, je pense qu’il faut mettre fin à ce discours qui considère qu’on ne peut plus rien faire en France. Sur la liquidité, comme dans d’autres domaines, on peut résoudre l’essentiel des problèmes sur le plan national. Tant qu’on n’a pas fait la démonstration inverse, je récuse ce discours d’a priori qui finalement est démobilisateur et qui nous conduit dans l’impasse. Il faut prendre dossier par dossier et non pas procéder de manière systématique. Les problèmes que nous avons à résoudre ne peuvent pas être abordés en considérant dès le départ, avant même de les avoir étudiés, qu’il n’y aura pas de solution nationale. Les solutions existent, à quatre niveaux : local, national, bilatéral et international. Sur chaque dossier, il faut regarder ce que l’on peut faire concrètement, à chaque niveau.

Concernant le dossier particulier de la liquidité, comment entraver la liquidité, comment la réduire, comment empêcher les mouvements de capitaux ? Les moyens techniques sont connus, l’essentiel est la fiscalité. La taxe TOBIN correspond exactement, sa raison théorique repose sur la volonté d’entraver la liquidité sur le marché des devises. Ceci dit il faut aussi une taxe TOBIN sur le marché des actions et une taxe TOBIN sur le marché des obligations.

Deuxième chose, qui existe déjà, c’est l’obligation de détenir les titres financiers un certain temps. Prenons par exemple l’épargne salariale. On ne peut pas utiliser l’épargne salariale immédiatement, elle est bloquée. Ce que je propose, ça revient à ça ! C’est d’ailleurs la même chose pour les stock-options. Vous avez des produits défiscalisés où vous ne pouvez pleinement bénéficier de la défiscalisation qu’après avoir immobilisé votre avoir. Quelle est la raison de cette proposition ? C’est pour éviter l’évasion fiscale, c’est-à-dire des gens qui sautillent d’un produit à l’autre et qui recherchent d’une année sur l’autre la meilleure carotte fiscale. C’est extrêmement coûteux pour l’État.

Donc deux mesures fondamentales :

• Augmentation de la fiscalité sur les transactions sur tous les marchés,
• Mise en place de délais de conservation des titres, particulièrement sur le marché des actions.

Peut-on le faire sur le plan national ? Oui, on peut le faire sur le plan national. Mais à une condition. Si on fait ça, évidemment les investisseurs internationaux, les investisseurs institutionnels vont être dissuadés et ça va les pousser à investir ailleurs. Cela peut provoquer une déstabilisation financière et économique. Alors comment peut-on faire ? Il faut mettre en place un pôle financier public dont une des vocations, mais ce ne serait pas la seule, serait de jouer un rôle de régulation des marchés. Il existait d’ailleurs en partie dans le passé avec la Caisse des dépôts. Ce pôle financier public pourrait racheter les actions vendues par les investisseurs institutionnels. Avec un tel pôle public on réintroduit de la régulation sur tous les marchés et en même temps on créé un nouvel acteur public, ce qui ne veut pas dire nécessairement d’État, dans le système financier, de l’intérieur, pour en changer les paramètres. C’est une question à débattre.

Je suis très sceptique sur un certain nombre de choses, dans l’environnement intellectuel, sur ces questions, parce qu’on entend sans arrêt dire à bas la dictature de la finance et quand il faut se retrousser les manches pour savoir ce qu’on peut faire, là il y a un vide qu’il faut combler. On est loin encore du compte pour maîtriser ces problèmes.

Intervenant

Vous disiez qu’il fallait réduire la liquidité de manière drastique et appliquer la taxe TOBIN en France. Mais comment faire ? Et comment éviter la fuite des capitaux alors même que l’informatique, Internet permettent le transfert des capitaux !

Jacques NIKONOFF

Dans ce que je disais tout à l’heure, il y a deux moyens essentiels de réduire la liquidité : la fiscalité et l‘allongement de la durée de détention des titres.

J’ai signalé les lois qui ont été votées ces dernières années pour montrer comment la régulation avait été déconstruite afin de favoriser la globalisation financière. Ce que la loi a défait, la loi peut le refaire.

Un exemple que j’ai mentionné sans le détailler, c’est la suppression de l’impôt de Bourse pour les non-résidents. L’impôt de Bourse existe quasiment dans tous les pays du monde, c’est un impôt qui est représenté par un pourcentage du montant des transactions. Il peut y avoir plusieurs pourcentages suivant le montant des transactions : plus la transaction est importante moins le pourcentage est élevé, prélevé par les courtiers et collecté à la source. Cela ne coûtait pas un sous à l’administration des finances puisqu’il n’y avait aucun agent des impôts chargés de collecter, et versé tous les mois au ministère des finances. Cet impôt existait, il rapportait un peu d’argent, on aurait même pu augmenter son taux pour freiner la spéculation. Il a été supprimé et quand on regarde les raisons qui ont conduit à cette suppression, les raisons exposées par E. BALLADUR, il explique clairement que la raison est de faciliter l’ouverture de la Bourse de Paris aux capitaux étrangers.

Cela nous renvoie, comme bien souvent, aux débats de 1982-1983 lors de l’échec de la gauche. La gauche, en 1982-1983 échoue dans sa relance économique et sociale sur la « contrainte extérieure », elle s’endette, la balance commerciale devient extraordinairement déficitaire, ça pèse sur le taux d’inflation, sur les taux d’intérêt, etc. Pour résoudre le problème, la gauche suivie par la droite ensuite, renonce aux changements et considère qu’il faut faire venir des capitaux de l’extérieur pour compenser le déséquilibre de la balance des échanges extérieurs, d’où les mesures de facilitation prises à la Bourse pour faire venir les investisseurs. Comme on n’a pas tranché véritablement ce débat à gauche et que, finalement, de manière tacite, on accepte ce fait, on ne porte plus le débat sur ces questions-là. Or la question est de savoir si une politique alternative est possible et à quelles conditions. Une politique alternative n’est possible qu’à la condition de desserrer l’étau du marché financier, mais si on répond à cette question, on entend alors beaucoup cette réflexion : on peut le faire à l’échelle internationale, voire européenne, mais à « l’échelon national vous n’y pensez pas » !

Je pense qu’il faut placer le débat à l’échelon international, mais cet effort qui a été engagé pour penser l’évolution économique et financière à l’échelle internationale s’est fait en même temps peut-être au détriment de la réflexion sur l’échelon national et qu’à partir de là on a peut-être consacré toute l’énergie dont on disposait à réfléchir à l’aspect international en oubliant l’aspect national. Sur le plan international si tous les pays du monde décidaient de mettre en place la taxe TOBIN et des mesures de conservation des titres sur la durée etc., il y aurait un effet immédiat, c’est évident. Ça c’est une belle chose, une belle vision qu’il ne faut certes pas abandonner. Mais il faut mesurer à quoi ça correspond et rester les pieds sur terre. Obtenir tout cela ne signifie pas moins que changer la politique intérieure américaine, cela veut dire qu’on demande aux fonds de pension américains, aux États-Unis, de modifier leur système d’épargne, de modifier la réglementation des retraites, de modifier leur système de protection sociale, de financer eux-mêmes leurs investissements. Cela revient à ça parce que le poids des États-Unis est considérable dans la finance, les fonds de pension c’est 80 % du montant des transactions. Et donc réduire les marchés financiers à l’échelle internationale, cela revient à demander aux États-Unis de changer de politique intérieure. On ne peut pas vivre avec cette illusion !

S’il faut donc intervenir au niveau international, et j’en suis profondément d’accord, il faut aussi se demander ce que l’on peut faire à l’échelon national, avec nos propres forces et c’est là que le vrai débat se situe et c’est le point faible du débat aujourd’hui. Le fait de poser la question en ces termes provoque la suspicion de s’engager dans une logique nationaliste, ou étatiste. Il a ce vieux réflexe et je pense qu’il faut remettre en cause cette façon de voir les choses.

Pour répondre plus précisément à la possibilité de mettre en place en France deux choses : une augmentation de la taxation des flux financiers, c’est-à-dire pour le marché des actions la réintroduction de l’impôt de Bourse et un allongement de la durée de détention des titres. Si on fait cela on tue la spéculation parce que les marchés financiers ne peuvent plus jouer d’une heure sur l’autre sur les variations de prix, on peut le faire techniquement et l’imposer par la volonté politique. La conséquence d’une telle décision c’est la fuite des capitaux, mais je dirai que, quelle que soit la décision qui serait prise où que ce soit, dans la mesure où cette décision est défavorable aux intérêts des marchés financiers et porte atteinte aux rendements, cela a le même effet. Alors qu’est qu’on peut faire ? On peut mettre en place un pôle financier public national qui n’a rien à voir avec ce qui est en train de se faire avec l’ALLIANCE (accord en cours entre la caisse des dépôts et les Caisses d’épargne), un pôle dont l’une des vocations serait de racheter les titres. C’est une proposition que je ne développerai pas mais qui me paraît aujourd’hui au cœur du sujet.

Intervenant

Je suis de ceux qui pensent qu’il faut changer la société mais je suis frappé par le niveau atteint par la pensée dominante.
Il y aurait d’un côté l’économie, un domaine noble réservé à certaines personnes très compétentes, et de l’autre la politique. Or la situation actuelle résulte de pouvoirs économiques et de décisions politiques. Le débat à mener est à la fois politique et économique.
Le chômage pèse certainement sur l’intervention citoyenne d’autant plus le rapport de force, en France et ailleurs, a changé en faveur des patrons.
Comment faire pour desserrer l’étau de la pensée dominante ? L’intervention citoyenne est nécessaire dans l’entreprise, au sein des institutions élues et dans des structures citoyennes telles que les associations. Comment contribuer à la contre-offensive idéologique ?

Intervenant

Il est nécessaire de réfléchir à la corrélation entre les bas salaires et les bas prix.

Intervenant

Il y a effectivement une forme d’intervention à laquelle il faut réfléchir, c’est l’intervention des consommateurs. Dans un contexte de concurrence les consommateurs recherchent les prix les plus bas pour les biens qu’ils consomment. Ne sont-ils pas alors involontairement responsables de l’insuffisante rémunération du travail ?
Quand on fait les comptes de tous les méfaits du capitalisme ne doit-on pas conclure enfin à l’échec du capitalisme ?

Jacques NIKONOFF

Le capitalisme est un immense succès ! Pour les 5 à 10 % les plus fortunés de la population. En lui-même le capitalisme est fait pour cette population. Les fonds de pension sont un excellent système pour les 10 % les plus fortunés, la lutte contre l’inflation est un excellent système pour ceux qui détiennent des revenus de la rente, du marché financier.

Je partage totalement la remarque de M. HUSSON sur la nécessité de réguler les mouvements de capitaux, notamment la fuite des capitaux.

Il faut engager le débat, aucun parti de gauche, je dis bien aucun, ne dit clairement qu’il faut renoncer à cette stratégie d’exportation, à la priorité pour l’exportation, à la stratégie de compétitivité. La priorité pour l’exportation, la recherche de l’excédent commercial de manière permanente revient à dire qu’on veut placer en déficit commercial permanent les autres : l’excédent commercial des uns, c’est le déficit commercial des autres. Le total des excédents est égal au total des déficits. Alors quand la politique économique est orientée vers cet objectif on n’est pas dans une démarche de coopération.

Et là-dessus on ne débat pas, il y a un silence gêné. Est-ce que l’objectif n’est pas d’aller pour chaque pays vers la neutralité de la balance commerciale ? La neutralité des balances commerciales, c’est le respect de l’autre, c’est la coopération. Mais la neutralité de la balance commerciale, cela veut dire qu’on modifie les conditions d’emploi dans les groupes exportateurs ; or on ne règle pas cette question-là si on ne règle pas la question de l’emploi. Il faut provoquer ce débat parce que nous somme sous la domination de l’idéologie libérale. Je partage cette opinion de M. HUSSON, il faut avoir des exigences sur les « deux côtés de la chose ».

Je voudrais faire une autre remarque. Certes la réduction des salaires est une cause du développement de la finance, particulièrement en France. Mais elle n’est pas toute l’explication. Pourquoi ? Aux États-Unis, où le marché financier est le plus développé, l’affaiblissement de la part des salaires dans la valeur ajoutée est beaucoup plus faible qu’en France. C’est aussi le mode de fonctionnement des systèmes de retraite qui aux États-Unis et dans le monde anglo-saxon a généré les volumes de transaction du marché financier.

Comment mobiliser les citoyens ? Il y a une défaite de la gauche pour reconnaître qu’il faut rechercher les conditions d’une résurgence du progrès, disons une défaite intellectuelle sur la plupart des sujets. La reconquête ne peut passer que par le débat, le débat idéologique, le débat politique, et précisément dans les entreprises, là où les salariés subissent de plein fouet les évolutions de l’économie.

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