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Par Jacques Nikonoff

Le 12 décembre 2000

Depuis 1986 les gouvernements qui se succèdent en France, de gauche comme de droite, privatisent des entreprises. Cette orientation politique est d’autant plus paradoxale que les privatisations, partout dans le monde, sont un échec considérable.

Au plan mondial, les privatisations ont été présentées comme le remède miracle censé permettre le développement des pays pauvres, assurer la transition vers l’économie de marché pour les pays de l’ancienne zone soviétique et l’assurance de la prospérité éternelle pour les pays de l’OCDE. Elles devaient palier l’incapacité supposée des États à gérer des infrastructures comme l’électricité, le gaz, les télécommunications, l’eau, les routes, les chemins de fer, les ports et aéroports.

Dans les pays pauvres, elles devaient drainer des capitaux étrangers permettant de pallier au manque d’épargne locale et de réaliser les investissements utiles au développement tout en desserrant les contraintes budgétaires des États. Elles devaient améliorer les performances des entreprises concernées et leur mode de gestion, baisser les prix et améliorer les services. Elles devaient intensifier la concurrence en brisant les monopoles et développer les marchés de capitaux, particulièrement celui des actions.

Il est vrai que dans certains pays les entreprises nationales ou les services publics sont souvent marqués par la médiocrité et l’inefficacité. La raison ne tient pas au fait, par principe, que ces entreprises sont détenues par les États. La raison tient au fait que les entreprises et services publics sont parfois utilisés à récompenser ceux qui ont rendu des services aux gouvernants : familiers et courtisans des despotes en place ; représentants de telle ou telle ethnie, mafia, clan ou clique...

La compétence, l’efficacité, le professionnalisme, le sens de l’intérêt général interviennent finalement assez peu dans les choix de gestion et des dirigeants de ces entreprises. Le marché devait résoudre ces difficultés, dans de très nombreux cas il n’en a rien été.

De surcroît, sur un plan plus général, les privatisations sont doublement négatives.

D’une part, au lieu de se réduire, les inégalités nationales et sociales se sont accentuées. Ainsi l’écart entre le revenu du pays le plus riche et le revenu du pays le plus pauvre était d’un à quatre en 1820, d’un à treize en 1913, d’un à vingt-six en 1950 et d’un à trente-neuf en 1989. Non seulement la libéralisation financière n’a pas permis “ l’amélioration de la situation de tous ” et “ l’égalisation des niveaux de vie ”, mais elle a provoqué l’inverse, contrairement aux objectifs annoncés.

D’autre part, les privatisations ont contribué à financiariser un peu plus l’économie mondiale en poussant artificiellement le prix des actions à la hausse et en encourageant les crises financières. Les actions émises sur les marchés mondiaux ont représenté 98 milliards de dollars en 1996 et 153 milliards de dollars en 1997.

Ces sommes d’argent représentent 74 fois le capital d’Air France ou l’équivalent de 5,3 millions d’emplois chargés. Si les salariés des entreprises privatisées ont massivement acheté les actions de leur entreprise grâce aux conditions avantageuses qui leur étaient offertes, ils les ont rapidement vendues aux investisseurs institutionnels. Ces derniers ont ainsi vu leur poids et leur rôle dans les économies croître de façon inquiétante.

Derrière les prétextes avancés pour les justifier, il convient de saisir l’objectif géopolitique des privatisations. Les États-Unis ont un système économique et financier qui fonctionne à crédit sur le reste du monde et qui possède, avec les fonds de pension et les fonds mutuels, les plus gros investisseurs institutionnels de la planète. Ces derniers manquent d’espace dans leur propre pays et recherchent des possibilités d’investissements à l’étranger.

Comment faire si les entreprises de ces pays n’ont pas d’actions émises sur les marchés et si les marchés eux-mêmes n’existent pas ou sont mal organisés ? La Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation de coopération et de développement économique ont alors joints leurs efforts pour bâtir un discours visant à présenter la nécessité de la libéralisation financière et des privatisations comme relevant d’une sorte de droit naturel. S’ajoute à ces objectifs financiers et économiques un objectif politique effroyable : casser la sécurité. N’est-ce pas le Fonds monétaire international qui dénonce le fait qu’il existerait “ trop de sécurité dans le corps social ” ?

En France, les privatisations ont servi d’instrument de “ gouvernabilité ” au jour le jour. Les recettes considérables qui en ont été obtenues n’ont servi qu’à pallier le manque de recettes fiscales provoquées par le chômage de masse et au financement des dépenses courantes, au désendettement et à la recapitalisation d’entreprises publiques pour les préparer à la privatisation. Édouard Balladur a ainsi collecté 130 milliards de francs alors que Lionel Jospin en collectait 120.

L’impact sur la croissance (qualitative et quantitative) et l’emploi n’a pas été visible, contrairement aux promesses faites. Les privatisations ont même joué contre les salaires et l’emploi, les entreprises concernées se jugeant déliées de leurs responsabilités sociales.

Depuis 1997, il semble même que les privatisations aient acquis un objectif de maintenance électorale. Les gouvernements savent qu’ils sont désormais jugés sur leur capacité à réduire le chômage. Pour y parvenir, deux outils sont utilisés actuellement : la baisse des charges sociales patronales et le financement d’emplois dans le secteur non-marchand (emplois-jeunes par exemple). Ces outils ne peuvent fonctionner qu’à partir de fonds publics. Où les trouver, si ce n’est dans le produit des privatisations puisque l’augmentation des impôts est jugée électoralement suicidaire ?

Une telle stratégie peut éventuellement payer sur le plan électoral à court terme. Mais le nombre d’entreprises à privatiser se réduit et les privatisations réduisent l’emploi. Tout cela ne fait pas une stratégie de long terme et moins encore un projet de société. Il faut remettre à l’ordre du jour, dans des conditions inédites, la question de la propriété des moyens de production et d’échange comme outil mis au service de la transformation économique et sociale.

Alors qu’un nombre croissant de citoyens dénoncent à juste titre le “ turbo-capitalisme ” et “ l’ultralibéralisme ” qui provoquent la “ dictature des marchés financiers ”, les inégalités sociales et nationales croissantes, les désastres écologiques et alimentaires, la réflexion sur les formes de la propriété des entreprises doit impérativement faire l’objet d’un débat public.

Le Parti socialiste, lors d’une Convention nationale tenue en 1998 sous le thème “ Quelle entreprise, quelle société ? ” a précisé sa doctrine en la matière. Il a conclu que ce qui ne concoure pas à l’intérêt général doit être cédé au privé. Cette analyse n’est pas bonne. On ne peut accepter la conception selon laquelle l’État doit se limiter – au nom de quoi ? – à simplement compenser les défaillances du marché. C’est le marché lui-même qu’il faut changer, tâche qui s’avère impossible à conduire sans faire bouger les modes de propriété. Et dans les modes de propriété, il n’y a pas que l’État. Il existe des formes variées de propriété collective qui peuvent associer les salariés, les sous-traitants, les collectivités locales, les mutuelles, les associations, les coopératives, les territoires...

La question de la propriété partagée est légitime car le but de la production et des services fournis par les entreprises est la consommation finale des citoyens. Ce sont les citoyens, en achetant biens et services aux entreprises, qui permettent à ces dernières d’exister. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas l’entreprise qui crée la richesse et l’emploi, ce sont les consommateurs qui décident d’acheter ou de ne pas acheter. Il est donc dans l’ordre naturel des choses que les citoyens ne se contentent pas d’accueillir passivement les biens et services que les entreprises leur proposent, mais qu’ils souhaitent définir, en amont, ce que sont leurs besoins (du moins les besoins d’objets et de services) et la manière dont ils souhaitent qu’il y soit répondu.

Dans cette optique, des formes variées de propriété sont non seulement possibles mais indispensables : les travailleurs ne seraient plus une “ ressource humaine ” pour l’entreprise, mais ce serait l’entreprise qui deviendrait une ressource pour les citoyens.
Toutefois la forme ne serait rien s’il ne s’agissait que d’un simple transfert de propriété du privé vers l’État. C’est pourtant la conception qui a prévalu dans les pays de l’ancienne zone soviétique et qui explique l’échec économique, social et démocratique de ces pays.

Le plus dangereux serait de croire qu’il s’agit de reprendre cette expérience alors qu’il convient tout au contraire de démocratiser l’entreprise pour en faire un bien commun et non un bien d’État, même si dans cette diversification des modes de propriété l’État devrait avoir toute sa place. En France même, les nationalisations ont été en réalité des étatisations dont l’orientation était fixée par les représentants de Bercy selon les conceptions traditionnelles des logiques marchandes. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, de leur échec relatif et de leur mauvaise image.

La diversification des modes de propriété s’impose pour engager la dynamique vers un autre mode de production. Une alternative est nécessaire au “ turbo-capitalisme ”, même si celle-ci est encore insuffisamment claire pour l’instant.

À quoi donc pourrait servir une plus grande diversité des formes de propriété ? Une telle diversification aurait des objectifs politiques, financiers, économiques, sociaux et démocratiques.

Les objectifs politiques doivent permettre d’affaiblir puis de dominer les forces de l’ultralibéralisme et les immenses conglomérats financiers et industriels qui se sont constitués. Comment faire pour “ mettre l’économie au service de l’homme ” si les choix économiques ne résultent que d’une seule logique : celle du marché ? Qui possède : décide !

Les objectifs financiers doivent viser à réduire la taille des marchés financiers, particulièrement le marché des actions. Il est parfaitement possible d’imaginer un actionnariat diversifié, sans pour autant que les actions s’échangent sur le marché et fassent l’objet d’opérations spéculatives permanentes. L’affaiblissement du poids des investisseurs institutionnels (fonds de pension, fonds mutuels) permettrait de sortir durablement de la bulle financière et de mettre fin à l’absurdité qui consiste à réclamer 15 % de rendement sur les actions alors que l’économie réelle ne progresse péniblement qu’à moins de 3 %.

Les objectifs économiques permettraient d’inverser la logique ultralibérale de l’offre pour construire une véritable logique de la demande : celle des hommes et des femmes. L’économie aurait ainsi le moteur qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’avoir : les besoins humains. Les PME, commerçants et artisans auraient le grain à moudre qui leur manque et la liberté d’entreprendre interdite aujourd’hui par les relations de sous-traitance actuelles imposées par les grands groupes.

Les objectifs sociaux permettraient de réaliser l’emploi pour tous, condition de la dignité des personnes et de l’efficacité économique et sociale.

Les objectifs démocratiques, enfin, permettraient d’associer les actionnaires, les salariés, les consommateurs, les sous-traitants, les territoires pour définir les produits et la manière écologique de les fabriquer, leurs composants, l’étiquetage, les contrôles de qualité, les coopérations internationales...

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