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Le 27 juin 2006

Organisée par Déi Lénk et le Parti de la Gauche Européenne, avec la participation d’Attac-Luxembourg et d’organisations syndicales de différents pays européens, à Esch-sur-Alzette (Luxembourg), le 27 juin 2006.

Interventions de : Marc Barthel (CGT, France), Heinz Bierbaum (INFO-Institut, Allemagne), Frank Jost (Déi Lénk, Luxembourg), Alain Morin (Économie et Politique, France), Jacques Nikonoff, président d’Attac-France, Nando Pasqualoni (OGB-L, Luxembourg).

 

Intervention de Jacques Nikonoff

Mesdames et messieurs, cher-e-s ami-e-s et camarades,

Nous le savons depuis dimanche, la direction du groupe sidérurgique Arcelor a décidé de se coucher devant l’offre de rachat faite par Mittal. Le Conseil d’administration d’Arcelor vient en effet de décider de recommander aux actionnaires d’apporter leurs titres à l’OPA-OPE lancée par Mittal Steel.

Plusieurs pays européens sont concernés par cette opération puisque Arcelor résulte de la fusion en 2002 du français Usinor, du luxembourgeois Arbed et de l’espagnol Aceralia. Nous sommes particulièrement concernés en France puisque ces 30 dernières années 100 milliards de francs de fonds publics ont été dépensés pour la restructuration de la sidérurgie française. Le peu qui en reste risque aujourd’hui de partir en fumée.

 

Quelles premières leçons peut-on tirer de ce scandale ?

1.- Les dirigeants d’Arcelor ont accepté de brader leur entreprise. Déjà gavés de stock options, ils ont accepté les promesses de les voir encore augmenter. Pourtant Guy Dollé, le Pdg d’Arcelor, n’avait-il pas affirmé, avec une pointe de mépris : « Nous faisons du parfum, Mittal fait de l’eau de Cologne » ; et n’avait-il pas qualifié cette OPA de « 150 % hostile, opaque et destructrice de valeur » ?

Rappelons que Monsieur Dollé s’est vu attribuer 51 395 stock-options en 2003 au prix de 9,67 euros ; 51 395 en 2004 au prix de 13,11 euros et 50 000 en 2005 au prix de 16,17 euros.

Comme l’action cote aujourd’hui à 40,4 euros du fait de l’offre de Mittal, Monsieur Dollé, sans rien faire, ou plutôt en acceptant des milliers de licenciements à venir, en levant ses options, pourra toucher exactement 4 193 437 euros. C’est-à-dire 349 SMIC annuel. Monsieur Dollé est-il 349 fois plus intelligent qu’un smicard ?

Tout ceci ne rend que plus urgente l’interdiction immédiate des stock-options. En France, quel est le candidat à la présidence de la République et les candidats aux élections législatives qui oseront le dire ?

2.- Certains responsables politiques se sont ridiculisés. C’est le cas de Thierry Breton, le ministre français de l’économie et des finances, qui déclarait que « Monsieur Mittal ne connaît pas la grammaire des affaires ». En tout cas c’est Monsieur Mittal qui a gagné.

C’est le cas aussi du Premier ministre français, Monsieur de Villepin, qui déclarait le 31 janvier dernier que la proposition « inamicale » du groupe indien « posait problème car elle ne s’accompagne d’aucun projet industriel ». Pourtant il n’y a aujourd’hui pas plus de projet industriel qu’hier.

3.- Les institutions européennes ont encouragé la liquidation d’Arcelor. Le 17 mai en effet les autorités boursières européennes ont donné leur accord à Mittal pour lancer son OPA. Mais où sont les sacro-saints principes de la « concurrence libre et non faussée » quand on sait que Mittal et Arcelor vont produire autant que leurs quatre principaux concurrents réunis ?

4.- Ce sont les marchés financiers qui ont gagné. Les actionnaires d’Arcelor ont doublé la valeur de leurs titres en cinq mois. Avant l’opération l’action cotait 22 euros, elle est montée à 36 euros en mai et à 40,4 aujourd’hui. De surcroît, le dividende net par action (après retenue à la source luxembourgeoise de 20 %) était en 2002 de 0,38 euros ; en 2003 de 0,40 euros ; en 2004 de 0,65 euros ; en 2005 de 1,85 euros. En quatre ans, le dividende a ainsi augmenté de 387 % ! Quel travailleur peut-il en dire autant pour son salaire ? Il est vrai, hélas, qu’un salarié d’Arcelor sur deux est actionnaire. La détention d’actions par les salariés est toujours un miroir aux alouettes, rappelons qu’il ne faut jamais acheter d’actions ! Mais il y a plus. Le programme de rachat d’actions d’Arcelor est de 10 % du capital au maximum, au prix maximal de 55 euros par action !

Le Financial Times du 26 juin donne des informations très intéressantes. Tout l’affaire serait partie d’une lettre d’une vingtaine de hedge funds, actionnaires d’Arcelor, dont De Shaw, Heyman Investments Associates, Santorus, High Bridge, Davidson Kempner… Contactés par la banque conseil de Mittal, Goldmann Sachs, ils ont prétendu détenir plus de 30 % des titres d’Arcelor qui, selon la loi luxembourgeoise, les autorisait à bloquer l’opération prévue avec un sidérurgiste russe afin de favoriser le rachat par Mittal. Je pose d’ailleurs la question à mes camarades luxembourgeois : n’y a-t-il pas à fouiller cette question pour, le cas échéant, engager une action en justice au cas où ces fonds ne détiendraient pas les 30 % du capital ? Le « Deal » s’est fait sur l’engagement de Mittal de favoriser la « synergie » entre les deux groupes en mettant sur la table 1,6 milliards d’euros. Synergie signifie économies et donc licenciements. Le « Deal » s’est donc fait sur le dos des salariés européen d’Arcelor. Au total, ce sont des hedge funds gérés à New York et Londres, enregistrés dans des paradis fiscaux, possédant des titres d’Arcelor cotés au Luxembourg, qui ont poussé à l’acceptation de l’offre de Mittal par la direction d’Arcelor. Ce sont ces spéculateurs de très court terme qui viennent de décider de la structure de la sidérurgie européenne. Est-ce acceptable ?

5.- L’économie européenne et les salariés d’Arcelor seront les premiers perdants. D’un côté, l’objectif d’Arcelor est de faire 15 % de retour sur les capitaux engagés (RCE). D’un autre côté, une tonne d’acier vendue par Mittal coûte 450 euros, contre près de 700 euros pour Arcelor. C’est la raison pour laquelle Mittal a annoncé qu’il cédera plusieurs actifs. Et devinez où ? Dans les usines qui vendent la tonne d’acier le plus cher, c’est-à-dire en Europe.

6.- Il n’existe aucune logique industrielle, sociale ou environnementale à cette opération.

Sur le plan industriel, on vient de voir que seule la rentabilité financière constitue le mobile de ce crime économique.

Sur le plan social, on vient de voir que les licenciements et fermetures d’usines en Europe étaient déjà programmés.

Sur le plan environnemental, l’absurdité de cette opération saute aux yeux. Alors qu’elle annonce de nouvelles délocalisations, elle remet en cause la nécessité de la relocalisation des activités productives à l’échelle planétaire. Tous les pays du monde ont besoin d’acier pour leur développement. Le mieux, pour des raisons environnementales et sociales, est de rapprocher autant qu’on le peut les lieux d’extraction, de production, de transformation et de consommation (on pourrait aussi ajouter le traitement des déchets industriels). La diminution annoncée du nombre de sites de production d’Arcelor, leur concentration dans certains pays, ne vont qu’accroître les flux de transports de matières premières et d’acier. Précisément au moment où on s’inquiète de la diminution des réserves pétrolières et du réchauffement climatique !

Cette situation ne peut que nous conduire à lever un tabou consciencieusement organisé : celui du rôle de la Bourse. Vous le savez, Attac combat la « dictature » des marchés financiers. Au cœur des marchés financiers, il y a la Bourse. Faut-il fermer la Bourse ? Cette question n’est jamais posée ! Le débat est interdit ! La Bourse est là, un point c’est tout. Et bien non ! La question se pose ! Je ne dis pas qu’il faut fermer la Bourse demain matin. D’ailleurs Attac, pas plus que d’autres organisations, n’en a jamais débattu. Je dis simplement qu’il faut ouvrir le débat.

Voici donc quelques réflexions pour alimenter ce débat, dans le cadre traditionnel de la démarche d’éducation populaire qui est la nôtre :

Le capitalisme contemporain transforme les sociétés et non simplement l’économie en système marchand. Il fabrique une société chaotique et frénétique. Ce sont les crises à répétition, partout et tout le temps. La crise est désormais permanente.

L’origine de cette dégénérescence est la victoire de la thèse qui est à la mode depuis bientôt plus d’une vingtaine d’année à propos du rôle primordial de la Bourse dans le financement des entreprises et, à travers elles, du processus d’innovation créatrice. On nous a affirmé que le marché des actions serait le moyen d’assurer une « allocation optimale des ressources », favorisant, dans le cadre d’évolutions rapides des techniques de l’information et de la biologie, le déplacement des ressources d’investissement des secteurs anciens à faible potentiel de croissance vers de nouveaux secteurs à fort potentiel. Les mécanismes boursiers devaient agir comme accélérateur de la croissance et de l’emploi.

Par conséquent, à Londres, à New York, en Europe, et maintenant à Bombay, Brasilia et Shanghai, la loi et la réglementation se sont mis aux ordres des banquiers et des fonds de placement qui ont fabriqué de toute pièce les marchés financiers.

Ils ont facilité les entrées en Bourse ; multiplié les privatisations pour augmenter la taille du marché ; permis les raids hostiles sur les entreprises cotées ; renforcé les droits des actionnaires ; autorisé le rachat d’actions ; laissé filer les fusions, acquisitions, absorptions ; diminué la fiscalité sur les titres financiers ; inventé les stocks-options et les marchés dérivés… Ils ont inventé le mythe de l’ « autorégulation » des marchés financiers et sont même allés jusqu’à prétendre que la spéculation était saine car elle permettait de « purger » le système de temps à autre.

Ces responsables administratifs et politiques qui se sont aplatis devant la finance ne se sont pas vendus. La compromission personnelle n’est que marginale. En réalité les milieux administratif, politique, médiatique, économique sont aujourd’hui imbriqués au point qu’aucun recul ni pensée autonome et libre ne leur est plus possible. Ils ont été gavés, dans les universités et les écoles de commerce, par les nouvelles théories financières dont certains des auteurs, prix Nobel d’économie, qui avaient tenté de mettre en place un fonds spéculatif en appliquant leur propre théorie, ont ruiné des milliers d’épargnants ! D’autant que la critique du capitalisme s’était ramollie et la contestation des marchés financiers faible et inaudible.

Beaucoup de dirigeants politiques se sont ralliés aux slogans simplistes des agents de la finance, encouragés par un vide sidéral de la pensée économique. C’est ainsi qu’on peut parler de passation des pouvoirs entre les gouvernements et les marchés financiers, les premiers cédant leur pouvoir aux seconds. Les multiples scandales financiers, par exemple, n’ont suscité aucune réaction des responsables politiques, aucun bilan, aucune enquête n’a été menée, aucune leçon n’a été tirée.

Avant, on nous expliquait que la Bourse n’aimait pas les entreprises cotées endettées car il y avait un risque de décote. Or les marchés financiers ont favorisé l’explosion de l’endettement des entreprises cotées. Grâce à la hausse des cours, artificiellement entretenue, les entreprises se sont endettées par des politiques agressives d’emprunts obligataires, par exemple les sociétés du secteur des télécommunications, pour leurs opérations de rachats d’autres entreprises. Plus le cours de l’entreprise montait, plus elles étaient en mesure de s’endetter… C’est exactement la situation de Mittal qui vient d’obtenir un prêt – l’un des plus gros de ces dernières années en Europe – de 10,8 milliards d’euros pour financer son opération d’absorption d’Arcelor.

Les prêteurs ont une responsabilité considérable. Les banques centrales auraient du intervenir pour arrêter ce jeu de massacre, par exemple en ayant recours à de nouvelles forme d’encadrement du crédit.

Alors que certaines sociétés situées sur des marchés en expansion étaient poussées à s’endetter pour racheter leurs concurrentes, les entreprises situées sur des marchés plus mûrs étaient contraintes par leurs actionnaires à racheter leurs propres actions pour stimuler artificiellement leur cours de Bourse et rendre l’argent aux actionnaires.

Que reste-il du postulat du financement des entreprises par la Bourse ? Rien ! Venues à la Bourse pour accroître leur capital, les sociétés cotées se voient maintenant demander par ce marché de le réduire. Elles sont rançonnées. Racheter ses propres actions, c’est comme rembourser le capital. D’autant que ces remboursements se font à des prix nettement supérieurs au prix d’émission. En attendant la fermeture de la Bourse il est parfaitement possible de mettre les entreprises à l’abri par retrait de la cote.

La Bourse aujourd’hui n’est qu’un vaste système de spoliation des entreprises cotées par les fonds de placement. Le rôle de financement des Bourses n’existe plus. C’est l’instrumentalisation de l’entreprise par les fonds de placement qui implique à la fois l’interdiction des hedge fonds et des fonds de pension, une réglementation sévère des fonds mutuels, une augmentation de la fiscalité sur les titres et la réinvention de la définition de l’entreprise et de sa propriété.

Il faudra qu’on nous explique encore une fois, parce que nous n’avons toujours pas compris, pourquoi les droits de l’actionnaire priment sur ceux des salariés, apporteurs de travail comme les premiers étaient apporteurs de capitaux. Aux dividendes recors versés aux actionnaires s’opposent en effet le blocage des salaires, le chômage et la précité, les délocalisations. Depuis la fin du siècle dernier, dans les pays industrialisés, après avoir largement dépassé les 70 % à la fin de la décennie 70, la part des salaires et autres rémunérations dans la valeur ajoutée n’a cessé de baisser. Elle est désormais inférieure à 65 % depuis le début du XXIe siècle. Parallèlement la part des profits suivait le mouvement inverse. Ce sont les politiques de mondialisation qui ont permis ce résultat. Non par conséquence involontaire de ces politiques, mais par choix délibéré. Car cette mondialisation n’est que la réorganisation du travail à l’échelle planétaire ; elle n’est qu’une usine à profit. L’argent coule à flot, mais il ne sert à rien d’utile.

Ne nous laissons pas impressionner, ouvrons le débat sur la fermeture de la Bourse ! 

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