En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies de suivi et de préférences

A A A

Par jacques Nikonoff

Le 20 mars 2003

C’est en juillet 1979, à Tokyo, que le G5, ancêtre du G8 d’aujourd’hui, propulsa le monde dans la dépression économique généralisée et le chômage de masse. Les cinq pays les plus industrialisés du monde décident alors de changer de « stratégie » économique par rapport à celle mise en œuvre après le premier choc pétrolier de 1974 : ne pas laisser repartir l'inflation ; veiller aux équilibres extérieurs. C’est-à-dire mener des politiques économiques restrictives. Pour réagir au second choc pétrolier de 1979, les pays du G5 décident en effet de réduire volontairement la croissance économique et donc l’emploi. Le prétexte du pétrole, comme en 1974, est utilisé pour faire d’une pierre deux coups : redresser les marges des entreprises face à l’augmentation des prix du pétrole ; affaiblir le salariat par la compression des salaires et le chômage.

Cette réunion du G5 marque une rupture fondamentale avec les politiques d'inspiration keynésienne menées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après Tokyo, la désinflation devient la priorité des priorités. En application de ces principes, les autorités monétaires américaines changent leur stratégie en automne 1979 : c’est la deuxième « Révolution d’octobre ». La FED décide de casser l’inflation en restreignant la création monétaire et en augmentant les taux d’intérêt.

Pourquoi ce changement de politique économique et quels en ont été les effets ?

La cause essentielle de ce changement de stratégie est à rechercher dans la baisse régulière des profits durant les décennies 60 et 70, provoquée par une évolution du rapport des forces mondial favorable aux peuples. Il en a résulté une très nette amélioration de la norme d’emploi, tant sur le plan quantitatif avec un plein-emploi relatif, que sur le plan qualitatif avec la création d’un véritable statut salarial dans les pays occidentaux.

Jusqu’au début des années 70, la montée en puissance des « forces de progrès » provoque une perte de contrôle du capitalisme dans de nombreux pays et un progrès social généralisé. Le plein-emploi relatif (les femmes restaient généralement hors du travail) des trente années qui suivent la Seconde guerre mondiale dans les pays occidentaux et l’amélioration de la situation dans les pays du Tiers-Monde s’expliquent par « l’encadrement » du capitalisme.

Cet « encadrement » s’opère par les « forces de progrès », à l’apogée de leur puissance dans les pays occidentaux ; par l’existence d’un « camp socialiste », quoique l’on pense de ces régimes politiques ; par les difficultés internes aux États-Unis suscitées notamment par la guerre du Vietnam ; par la montée des mouvements de libération nationale qui expérimentent des voies de développement non capitalistes avec le mouvement des pays non-alignés.

S’ajoute à cette transformation du rapport des forces les évènements de mai 1968 qui remettent en cause l’esprit du capitalisme lui-même dans de nombreux pays occidentaux.

Dans les années qui suivent 1968, le « désordre » dans les entreprises de certains pays occidentaux crée une sorte de « pouvoir ouvrier » qui se traduit par d’immenses avancées du droit du travail. Les directions d’entreprise perdent une partie du contrôle sur leurs salariés. La productivité et les profits baissent, les salaires montent et les luttes ouvrières sont radicales. La critique contre le capitalisme se généralise, provoquant une amélioration considérable de la norme d’emploi lors de la « nouvelle société » de Jacques Chaban-Delmas.

À partir du début des années 70, pour reprendre la main face à la « désorganisation » dans les entreprises, remettre sous contrôle et re-discipliner le salariat, les collectifs salariés sont progressivement déconstruits par le patronat afin de « gérer » des individus, directement ou par le biais de « réseaux » conçus comme une addition d’individus. Si la prise en compte sectorielle des conditions de travail est une réalité dans certaines branches et entreprises, ce n’est pas le cas général et l’exploitation s’est développée en prenant de nouvelles formes.

C’est la déconstruction des frontières traditionnelles de l’entreprise par l’organisation méthodique de la flexibilité qui fait supporter les risques du marché aux salariés ou à l’ensemble de la société. C’est la déconstruction du syndicalisme par le changement de stratégie du patronat qui cherche désormais à les contourner. La flexibilité perturbe l’organisation classique du syndicalisme. C’est la déconstruction des normes d’emploi et de travail par les gouvernements successifs, l’organisation de la précarité, la facilitation des réductions d’effectifs, la mise en place d’un « sous-marché du travail », le déplacement de la négociation collective vers l’entreprise là où les syndicats sont faibles.

L’essoufflement du modèle social-démocrate et la disparition du modèle soviétique ont, parallèlement, affaibli l’idée qu’une alternative au capitalisme était possible.

La « globalisation financière », dès lors, devenait un choix politique opéré par les gouvernements occidentaux. Elle s’explique à son début par les déficits croissants et prolongés des grands pays industriels à partir des années 70. La baisse de la croissance, l’inflation et le chômage provoquent deux phénomènes : d’un côté les recettes fiscales se réduisent ; d’un autre côté les dépenses sociales s’accroissent.

Dans un premier temps, au lieu de relancer l’économie, notamment par la création monétaire, ces pays multiplient les émissions obligataires du Trésor qui ne font qu’aggraver les déficits. Les États de l’OCDE, en laissant monter la dette publique, ont assuré aux créanciers une rente confortable, assise sur la montée des taux d’intérêts. C’est le début de la « dictature des rentiers ».

Dans un second temps, pour rassurer les détenteurs d’obligations qui s’inquiètent de la poursuite des déficits et de l’inflation (qui risquent de dévaloriser leurs actifs), tout en évitant de relancer la croissance économique qui risquerait de remettre en cause les efforts de reprise en main du salariat, les gouvernements occidentaux déclenchent la guerre contre l’inflation lors du G5 de Tokyo et les déficits en réduisant les dépenses sociales.

Les causes de ce changement de stratégie sont à rechercher aussi dans la décision politique unilatérale prise le 15 août 1971 par le président américain Richard Nixon de supprimer la convertibilité du dollar en or, qui marque la fin du système monétaire international mis en place en 1945 à Bretton Woods. En mars 1973 commence un nouveau système où les taux de change des monnaies des pays riches sont flottants. Les théoriciens néo-libéraux de l'époque, comme Milton Friedman, s'en sont félicité, car c’étaient leurs thèses qui triomphaient, la vertu des changes flexibles étant justement, à leurs yeux, de permettre l'autonomie des politiques monétaires.

Pourquoi ces décisions ont-elles été prises ? L'économie des USA se caractérise depuis le début des années 60 par un ralentissement de la croissance lié à une perte de compétitivité des grands secteurs industriels (automobile, sidérurgie) face à des pays comme le Japon. Avec la Guerre du Vietnam, la balance des paiements des États-Unis ne cesse de se dégrader, ainsi que la balance commerciale qui, en 1971, devient négative pour la première fois de ce siècle.

Les flux transfrontaliers de capitaux augmentent pour suivre l'évolution très rapide du commerce mondial et des investissements directs à l'étranger. Pour financer leur guerre au Vietnam et plus généralement leur présence dans le monde, qui va s'avérer un véritable gouffre financier, les USA vont augmenter la masse monétaire en dollars provoquant inflation, baisse de la devise américaine et remise en cause de la parité du billet vert avec l'or. Les capitaux « flottants » apparaissent mécaniquement en raison du déficit de la balance extérieure des États-Unis (les « eurodollars »). Ces dollars sont accumulés par les banques centrales et les acteurs économiques hors des États-Unis.

Une partie des non-résidents détenteurs de ces dollars a commencé à demander leur conversion en or à la banque centrale américaine, comme les y autorisait le système de Bretton Woods, où le dollar était - seule devise dans ce cas - convertible en or. C'est alors tout le système des échanges internationaux mis au point à Bretton Woods qui vacille.

Les conséquences sont une augmentation continue du coût de la vie, une inflation à deux chiffres et en définitive un essoufflement de la croissance économique amenant à un chômage de plus en plus important et au désarroi des gouvernements devant une situation en apparence inéluctable.

De plus en plus nombreuses sont les entreprises qui délocalisent leurs unités de production vers des pays à bas salaires. Les licenciements se multiplient, les marges bénéficiaires de ces entreprises augmentent, mais elles ne pratiquent aucun investissement important et placent leurs excédents dans des fonds spéculatifs. Celles qui choisissent de rester dans le cadre national s'engagent dans une gestion de réduction de leurs coûts et dégraissent progressivement ou brutalement leurs effectifs et par conséquent réduisent leurs masses salariales. Les salariés occidentaux perdent alors de plus en plus de pouvoir d'achat, la précarité du travail s'instaure, pendant que ceux qui ont une épargne ou un capital financier s'enrichissent dans une ambiance boursière « exubérante ».

Après le tournant de 1979 engageant la lutte obsessionnelle contre l’inflation pour faire augmenter le chômage, l'économie américaine plonge dans une forte récession. Certes l'inflation est brisée, tous les taux d'intérêt atteignent des niveaux réels très élevés, mais les premiers à en souffrir sont les pays endettés du Tiers-Monde. Avec l'inflation, ils bénéficiaient de taux très faibles, voire négatifs. Ils doivent désormais payer des taux positifs élevés sur les prêts à taux variable et ne peuvent refinancer les anciens prêts à taux fixe arrivés à maturité qu'au prix d'une forte augmentation des taux. Le service de leur dette absorbe une part croissante des devises qu'ils gagnent par leurs exportations.

Cette politique fut diffusée partout à partir de 1980, imposant progressivement au reste du monde des politiques néolibérales. Cela modifia fondamentalement les conditions du financement intérieur et extérieur des économies nationales.

Pour les pays du tiers-monde, la hausse des taux d’intérêt impliqua un triplement des charges à rembourser, car les emprunts contractés dans le courant des années 70 contenaient une clause prévoyant l’indexation des taux en fonction de l’évolution du Libor.

Dans le cas de l’Amérique Latine, le taux d’intérêt réel est passé d’une moyenne de -3,4% entre 1970 et 1980, à +19,9% en 1981, +27,5% en 1982 et +17,4% en 1983.

La contraction des marchés d’exportation et la baisse des revenus qui en a découlé provoquèrent un déficit commercial pour les pays du Sud. Cette contraction – due à l’éclatement en 1980-1981 de la deuxième récession généralisée depuis celle de 1974-1975 – et la chute drastique du prix des matières premières, créèrent une situation d’étranglement financier pour les pays du Tiers-Monde dès août 1982.

Les marchés obligataires ont fait leur mue à la faveur de la banqueroute des pays pauvres. Au milieu des années 70, l’envolée des prix pétroliers avait laissé croire à une modification durable des termes de l’échange au profit des producteurs d’énergie et de matières premières. Les termes de l’échange sont le rapport entre les prix des biens exportés et ceux des biens importés. Leur calcul sert de critères d’appréciation de la solvabilité des pays emprunteurs. La capacité d’emprunt d’un pays se réduit quand il se détériore.

Or, la solvabilité des pays pauvres exportateurs de ces matières premières semblait renforcée par le renchérissement brutal des prix des hydrocarbures. Les banques des pays riches, associées en syndicats, leur offrirent de financer leurs programmes de développement économique par des prêts massifs qu’encourageaient deux facteurs supplémentaires : les taux d’intérêts réels à long terme, rendus négatifs par la forte inflation du moment, et la croissance ralentie des pays riches.

Non seulement les prix relatifs des matières premières n’augmentèrent pas, à l’exception des prix pétroliers, mais l’évolution économique se fit à contre-courant des intérêts objectifs de leurs producteurs.

La forte appréciation du dollar à partir de 1980 rendit insupportable le service d’une dette précisément libellée dans cette devise. La faillite mexicaine déclarée au printemps 1982 clôtura l’épisode.

On ne saurait donc séparer le nouveau contexte financier de la victoire concomitante sur l’inflation. L’érosion monétaire ramenée à des proportions modestes favorisait évidemment l’extension des marchés obligataires. La désinflation laissait espérer aux souscripteurs que le rendement des obligations pourrait se maintenir à un niveau bien meilleur que dans le passé récent.

L’année 1982, charnière de l’essor des marchés de capitaux, est précisément l’année de la prise de conscience. À l’automne, la banque centrale américaine pu mettre un terme à trois années de restrictions monétaires décidées pour briser la grande inflation de la décennie précédente. En asséchant l’économie américaine, le responsable du Federal Reserve, Paul Volcker, avait certes provoqué une grave récession, mais il avait obtenu un changement complet de la politique salariale des entreprises. Le rythme des salaires avait été ramené au bas niveau compatible avec une désinflation durable. Au-delà d’un refroidissement conjoncturel, la politique américaine avait déterminé une reconfiguration.

Soulignons l’attrait spécial du marché obligataire dans la conjoncture désinflationniste de la première moitié des années quatre-vingt. Dans la deuxième moitié de la décennie, les taux à long terme se sont stabilisés à un haut niveau assurant, grâce à la désinflation, une rémunération élevée aux détenteurs d’obligations, pour toutes les monnaies de référence. La politique anti-inflationniste a, par son succès, ouvert la voie à une hausse historique des taux d’intérêt réels à long terme sous l’impulsion des grands souscripteurs d’obligations. Au début des années 80, les capitalisations boursières des pays d’Amérique Latine représentaient seulement de 5 à 10 % de leur PNB, tandis qu’en 1993, elles équivalent à 50 – 100 % du PNB.

À la différence des autres pays, la France choisit à juste titre, en 1981, au moment de l’arrivée de la gauche au pouvoir, une politique de relance. Elle se brisa sur la « contrainte extérieure » (nom donné aux politiques restrictives conduites dans les autres pays). Pour ne prendre qu'un exemple, alors que le commerce mondial de produits manufacturés baisse de 3 % en 1982, les exportations de la RFA vers la France augmentent de 29 % au cours du premier semestre de la même année.

Avec le plan d’austérité de Jacques Delors en 1982, le Parti socialiste se convertit aux thèses néo-libérales et à celles du monétarisme : politique économique restrictive, redistribution des revenus et des salaires vers les profits, en attendant que, « spontanément » mais beaucoup plus tard, s'annoncent des jours meilleurs.

La reprise attendue ne s’est pas produite, et le gain de croissance de la France, par rapport aux autres pays, engendra une forte détérioration des soldes publics et de la balance des paiements, dont le déficit devint considérable en 1982 (112 milliards de francs). La dévaluation du franc devenait inévitable (trois dévaluations successives marquèrent ce glissement vers davantage d'austérité en septembre 1981, juin 1982 et mars 1983), mais elle ne pouvait qu'être insuffisante dans le cadre du système monétaire européen (SME) pour résoudre à elle seule le dilemme politique. Le choix politique apparent était alors le suivant : rester dans le SME ou laisser la monnaie se déprécier librement en quittant le système.

Ce choix européen de la rigueur, auquel se rallia la France après sa brève « incartade » de 1981-1982, ne donna pas les résultats escomptés. Pourquoi ? Parce que la politique qui consiste à importer moins (par l’austérité) et à exporter davantage, si elle est possible lorsqu’un seul pays la mène, aboutit à une contradiction lorsqu'elle est pratiquée par l'ensemble des pays : tout le monde ne peut se fixer la même priorité aux exportations.

Ce caractère non-coopératif des relations internationales, en aggravant la « contrainte extérieure », conduit en effet les gouvernements, quelles que soient leurs intentions de départ, à adopter plus ou moins explicitement des politiques restrictives. L'augmentation du chômage devient un substitut au protectionnisme, un instrument qui permet, pense-t-on, d'atteindre un objectif d'ordre supérieur : l'équilibre des échanges extérieurs et le maintien de la parité de la monnaie.

Cette expérience montre que la relance de la consommation risque de se heurter désormais à l'interdépendance des économies et déboucher finalement sur une augmentation des importations pouvant devenir supérieure aux exportations. En France, le tournant vers la rigueur de 1982 et le supplément de rigueur du printemps 1983, doivent être compris moins comme des conséquences inéluctables de la politique de relance de la période 81-82, que comme le fruit des hésitations à oser rompre avec les logiques des marchés financiers et des relations commerciales internationales.

Sur le vieux continent, la « rigueur » est devenue le maître mot des politiques macroéconomiques : rigueur budgétaire, visant à diminuer les dépenses publiques plus que les recettes, selon une vision libérale de désengagement de l'État combinée avec le souci de l'équilibre budgétaire ; rigueur monétaire, afin de réduire encore l'inflation – déjà très faible, pourtant, quel que soit le point de comparaison choisi - selon des préceptes monétaristes orthodoxes. Dans des pays comme la France ou l'Italie, la rigueur monétaire et salariale procédera du souci de maintenir la parité vis-à-vis du mark. Tous les discours français expriment l'idée que l'objectif primordial de la politique économique est désormais de réduire le différentiel d'inflation avec l'Allemagne, de devenir, en matière de prix, aussi vertueux que ce pays.

Ce choix de la rigueur, fait par le G5 et adopté par les pays européens, était évidemment dicté par la crainte de l'inflation qui, alors, n'était pas jugulée. Si les conséquences du second choc pétrolier n'étaient pas plus fermement combattues que celles du premier, alors l'inflation pouvait passer à un palier plus élevé, risquant de faire entrer les pays concernés dans une zone d'instabilité dangereuse. On partait aussi du constat que le premier choc pétrolier avait eu des conséquences trop défavorables aux entreprises et trop favorables aux salariés.

L'idée qui prévalait, en 1979, était que le chômage, dans les pays occidentaux, revêtait une forme classique, c'est-à-dire qu'il était dû à des salaires réels trop élevés ou, si l'on préfère, à une profitabilité insuffisante des entreprises. Si telle était la situation, c'est qu'on n'avait pas su réagir au premier choc pétrolier de manière équilibrée. Il fallait donc, cette fois, être plus rigoureux. Plus question de poursuivre une politique économique un peu laxiste - notamment en matière salariale.

Ajouter votre commentaire

Écrire un commentaire en tant qu'invité

0 Restriction des caractères
Votre texte doit contenir plus de 10 caractères
Vos commentaires sont soumis à la modération d'un administrateur.
  • Aucun commentaire sur cet article.
La campagne
loading...
Web Analytics